Michel Legrand vient de fermer les yeux après soixante-dix ans d’une carrière riche, mais nos oreilles résonneront encore longtemps des subtilités de ses mélodies.

Pianiste, compositeur de mélodies entêtantes, arrangeur recherché, il fut aussi un chanteur à la voix fragile, parfait dans les ballades. Il avait parcouru nombre de territoires du jazz à la variété française en passant par la mise en forme d’un style de comédie musicale « à la française ». On peut le remercier, d’ores et déjà, d’avoir, en ses heures les plus créatrices, maintenu les accents jazzistiques dans la variété et d’avoir su imposer un style français dans la musique de film.

Cela est inscrit dans les mémoires de chacun d’entre nous et le tout se décline comme un catalogue à la Prévert qui se chantonnerait. Qu’on en juge par ces quelques titres jetés en pâture, pour le plaisir de remonter le temps : « Le Rouge et le Noir », « Le Cinéma » (« sur l’écran noir de mes nuits blanches »), « Les Moulins de mon cœur », « Brul’ pas tes doigts », « La valse des lilas » (Once Upon A Summertime), « You must believe in spring » (ou « La Chanson de Maxence »), « Le blues du dentiste », « Va t’faire cuire un œuf, Man ». Soit un panorama sonore qui nous incite à revisiter les complicités tissées avec Boris Vian, Henri Salvador, Claude Nougaro, Eddie Marnay ainsi qu’avec les cinéastes Jacques Demy, Godard, Agnès Varda, Norman Jewinson ou Robert Mulligan.

La chanson française

Rapidement intégré dans le monde musical, il navigue entre les musiciens de jazz et les artistes de la chanson sensibles aux accents du jazz et aux sons venus d’outre-Atlantique. Rien d’étonnant alors qu’il croise les chemins de Boris Vian et d’Henri Salvador. A ces deux lascars à l’esprit potache, il fait découvrir le rock & roll naissant dont il avait entrevu les premiers pas lors d’un voyage aux USA. Sous le pseudonyme de Mig Bike, et sur des paroles de Boris Vian qui signe Vernon Sinclair, il écrit la musique de chansons qui seront interprétées par Henry Cording, alias Henri Salvador. « Rock & Roll Mops », « Dis-moi qu’tu m’aimes » et « Va t’fair cuire un œuf, Man » ne sont pas des chefs d’œuvre impérissables mais ils sont la première avancée du rock dans la chanson française. Les collaborations avec Claude Nougaro sont d’un autre niveau et elles laissent dans la chanson française une marque indélébile ; qu’on se souvienne de l’idéal mariage de la musique et des paroles de chansons comme « Le Cinéma » (« sur l’écran noir de mes nuits blanches ») ; « Le Rouge et le Noir » ; « Tout Feu Tout Femme » ; « Les Don Juan ».

Le Jazz

A la même époque, un peu avant et un peu après 1960, alors qu’il n’est encore qu’un jeune arrangeur d’à peine vingt ans, il écrit des arrangements pour un grand orchestre qui accompagne Dizzy Gillespie en tournée en France, et dès 1957, il embobine l’album Legrand Jazz ; sur ses arrangements, un grand orchestre bénéficie d’interprètes de l’envergure de Miles Davis, Ben Webster, John Coltrane, Phil Woods, Bill Evans ; excusez du peu. Il n’en reste pas, loin de là, à cette palette puisqu’il assurera des travaux pour Bud Shank, Stan Getz, Sarah Vaughan, Phil Woods et Gerry Mulligan. Lors d’un retour marqué au jazz dans les années 80, il côtoie Stéphane Grappelli et la chanteuse Helen Merrill. On relèvera avec un plaisir non dissimulé que Miles reprendra « Once Upon A Sumertime » et que Bill Evans, un pianiste sensible aux mélodies graciles, ne manquera pas de puiser souvent dans son répertoire (un incontournable « You Must Believe In Spring » avec Eddie Gomez à la contrebasse ; mais aussi « Summer of 42 », « I Will Say boodbye », « The Best of Your life », « What Are You Doing »).

Le cinéma

C’est bien le cinéma qui forgera la statue du compositeur qui remportera trois oscars à Hollywood. Avant cela, il avait esquissé ses premiers pas en France, avec François Reichenbach, Agnès Varda (Cléo de 5 à 7, en 1962), Godard (Une femme est une femme), Jacques Demy (Lola). C’est ce dernier réalisateur d’une créativité singulière qui sera le compagnon de la conception des œuvres les plus novatrices : des films où tout est chanté, où la musique et les mélodies appellent les paroles. Cela aurait pu être imbuvable et c’est magique. Qu’on se souvienne du tremblement de terre que furent les découvertes des Parapluies de Cherbourg en 1964, puis des Demoiselles de Rochefort en 1967 (« Nous sommes des sœurs jumelles ») et enfin Peau d’âne, repris cette année au théâtre à Paris.

Comme le dit justement Philippe Labro, journaliste, romancier mais aussi parolier : « Sa musique sait accompagner les images d’un film telles que le souhaite le réalisateur ; mais sa musique sait aussi garder son identité propre et les mélodies être jouées seules ». C’est cette spécificité d’écriture qui en fait un territoire de chasse bienvenu pour les jazzmen toujours en recherche de mélodies sur lesquelles improviser. Quincy Jones et Henri Mancini lui permettent de tisser sa toile à Hollywood où il remportera trois oscars, le premier avec le film de Norman Jewinson, L’Affaire Thomas Crown dont la mélodie « Les Moulins de mon cœur » sera sur toutes les lèvres. La chanson « The Summer knows » de Un Eté 42 rencontrera un vif succès, avec Barbra Streisand.


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