Très dévoués à leur art, le saxophoniste James Brandon Lewis et le poète Thomas Sayers Ellis nous racontent les tenants et aboutissants de Heroes Are Not Gang Leaders : de la nature de l'expression artistique à sa place dans la société américaine. Le groupe ouvrira le Festival Sons d'hiver, ce vendredi 1er février, aux côtés d'Ambrose Akinmusire.

Le collectif basé à New York s’est formé après la mort d’Amiri Baraka, poète radical et activiste qui a commencé à écrire sur le jazz, la politique et l’expérience afro-américaine en pleine époque du mouvement des droits civiques, dont il fut l’un des principaux activistes. Heroes Are Gang Leaders (HAGL) utilise la parole, les arts de la scène et le free jazz pour refléter et remodeler l’art et la culture noirs tels qu’ils les voient, tirés du passé et ancrés dans le moment présent, d’une manière multiforme et idiosyncratique. Ils s’animent sur scène avec des spectacles où les tropes semblent sans nom et mélangées, où le public est à la fois invité et défié. Les cofondateurs James Brandon Lewis (saxophoniste) et Thomas Sayers Ellis (poète, professeur, photographe) ouvrent une fenêtre sur leur projet, qui nécessite un engagement actif plutôt que passif.

Quand avez-vous pris conscience pour la première fois du territoire partagé entre poésie et jazz ?

Une ligne de poésie est une unité de son. Les troubadours étaient des musiciens poètes, ce qui en fait peut-être un parent ancestral. Il ne faut pas confondre la notion de « territoire » avec une pratique esthétique égoïste et bornée. Que se passe-t-il s’il y a des moments ou des endroits d’un territoire qui ne sont pas d’accord avec les autres ? Un gang pourrait-il émerger ?

Les recueils de poésie collaboratifs, comme les compilations, nécessitent une réflexion minutieuse. Mettez-vous votre travail en commun ? Construisez-vous les albums ensemble ?

Le chef d’orchestre agit comme l’éditeur d’une anthologie de la bibliothèque humaine. Il est conscient du travail des poètes du groupe ainsi que de la conversation au sein du travail. Nous parlons des thèmes d’un titre, disons, puis nous tissons une composition parmi les nombreuses possibilités. Il y a tellement de paroles sur les chansons improvisées. HAGL est un mélange des deux traditions, orale et écrite. Finalement, une chanson obtient un tableau ou une direction de thèmes et de sons et dans cette trajectoire, l’exploration de la liberté émerge.

Vous travaillez avec des artistes issues de disciplines différentes. Qu’est-ce qui vous réunit ?

Je pense que nous partageons le processus de désaccord qui donne à l’art une réalité humaine : il accepte l’erreur humaine comme un égal de l’inspiration. L’accord collectif sur le partage ou le soi est tout un processus et non une ségrégation ; de nombreux superbes enregistrements naissent d’erreurs ou de prises alternatives. Ce qu’il se passe sur des prises alternatives ensuite publiées sur les disques montre le processus de création de l’œuvre et la réalisation d’une unité croissante de l’ensemble.

A quel point pensez-vous que nous sommes ce que nous lisons ?

Je pense qu’il est impossible de survivre ou de revenir de l’expérience de la langue. On abandonne ou on coule. S’il est vrai que « la littérature est un langage chargé de sens », comme le suggéra Ezra Pound, alors nous devons oublier le mot « chargé » qui semble suggérer quelque chose d’électrique et quelque chose de la même énergie que le corps humain. Derek Walcott a déclaré : « Je suis mort dans la ville des anges et je n’ai pas été un livre. » Je ne pense pas que nous ayons à lire pour lire. Peut-être sommes-nous des êtres lisibles de la période de pré-lecture. Les livres en nous nous imitent. Les sons qui sortaient de nous étaient déjà en nous.

Vos performances avec Heroes are Gang Leaders semblent très libres, chaque artiste ayant la possibilité de s’exprimer seul ou en groupe. À quel point chorégraphiez-vous ces spectacles ? Sont-ils aussi libres et ouverts qu’ils le paraissent ?

Ils sont / ils ne sont pas

Ils ne sont pas s’ils sont

Ils sont s’ils ne sont pas

Le o reste dans

Au milieu de la corvée

Le o reste à

la fin de choreo

Si le graphique atteint une époque,

L’oreille s’ouvre.

Amiri Baraka était un écrivain politique à bien des égards, cherchant à influencer le changement avec son travail. Comment pensez-vous qu’il aurait réagi à l’âge de Trump ?

De la même manière qu’il a répondu à l’assassinat de Malcolm X, de la même manière qu’il a réagi au meurtre de sa fille, de la même manière qu’il a réagi aux époques de Reagan, Bush 1, Clinton, Bush 2… avec son propre vocabulaire créatif et une éloquence mythologisante agressive. Il n’a pas été très facilement dupé par les éternels mensonges des hommes politiques. Il était un étudiant de la tradition avant de devenir la voix du père de la tradition. Il a mérité le droit de critiquer la culture noire et la société américaine de l’intérieur, de manière égale et farouche. Dans son poème « Nightmare Bullshit Whirl », il mentionne être entouré des pires Nègres dans ce cauchemar. Pouvez-vous nommer un autre écrivain noir vivant qui oserait dire une telle chose sans l’aide de la fiction / du roman ou de la personnalité d’un poème ? Amiri décoderait Trump quotidiennement, puis relierait les résultats du décodage aux mêmes contrôleurs qui ont toujours animé le mauvais vaudou.

Qu’est-ce que le mot « gang » symbolise pour vous ? Dans HAGL, vous engagez-vous dans une récupération de la parole ?

Cela dépend de votre position / allégeance tribale dans le monde. Cela dépend de votre sonorité, de votre façon d’agir, de votre lieu de résidence, de vos convictions et de votre volonté de faire la guerre ou non. Le mot n’a pas besoin d’être sauvé ou redéfini. Nous connaissons sa récente batardisation mais le rythme de l’histoire est plus long que cela. Explorez les synonymes les plus purs de « gangs » : gouvernement / équipage / cabale / fondation / conseil d’administration / disciples / aïe.

En tant que groupe d’avant-garde, avec quel pouvoir particulier pouvez-vous contribuer à l’établissement du discours sur les questions raciales ?

Le pouvoir spécial est une pensée non linéaire et un comportement non linéaire. Chaque esprit et chaque corps doivent commettre leur révolte contre la musique. Toutes les mélodies, iTunes, mes mélodies, vos mélodies. Le rôle de l’avant-garde est de révéler que la créativité existait avant la Création.

Les paroles de « Halos and handcuffs » développent une excellente dichotomie – cela doit être intéressant pour vous, James Brandon Lewis, d’exprimer de telles idées au saxophone !

Je pense que ce que nous sommes n’est pas fragmenté en catégories excluantes ; ou qu’exprimer quelque chose sous forme de halo ou de menottes est descriptif, car à l’intérieur ou à l’extérieur, que l’on soit libre ou non, la pensée n’est pas séparée par le jeu au saxophone et la lecture d’une note lorsque la note elle-même est peinte par ce que j’ai vécu, le halo en tant que chanson folklorique et spirituelle, les menottes en ce qu’ils représentent une histoire de la musique dans laquelle nous évoluons en jouant les oreilles fermées, avec des hauts parleurs envahis par la nostalgie. Jouer des notes devrait être compris comme un respect envers et une liberté vis-à-vis des anciens ; ils tiennent la porte à leurs successeurs et ne la tiennent jamais fermée sur le passé ; ils privilégient le feu qui brûle à l’eau tiède.

Lorsque vous jouez avec HAGL, vous considérez-vous comme l’accompagnateur de la posée, ou jouez-vous votre propre poème au saxophone ?

C’est les deux, apprendre et interagir avec le poème, puis s’en séparer. Mais parfois c’est de la musique pure ou le son de la poésie influençant la musique.

Y a-t-il une tentative consciente d’atteindre la clarté dans votre art avec HAGL ou s’agit-il parfois davantage d’une expression du désordre ?

Travailler sur ce projet Heroes Are Not Gang Leaders est une autre occasion pour moi d’exprimer tout mon sens de la composition… J’ai acquis consciemment et inconsciemment un plus grand sens du moi artistique et je continue de grandir tout en faisant face à la joie et aux désordres de vivre cette vie qui informe toujours la musique.

Créez-vous de nouvelles compositions ensembles, ou prenez-vous des travaux antérieurs pour les fusionner avec le reste du groupe ?

Nous essayons de rester actuels, frais et pas seulement réactionnaires. Nous essayons de créer des royaumes et de ne pas simplement suivre l’atmosphère du fil d’actualité et de la conversation préparée. Relever le défi de garder les oreilles / la vie actuelle et créative est un acte qui ne s’enseigne. Le but est de s’imprégner de la somme des époques, plutôt que d’être une simple branche. Nous essayons de systématiquement produire de la nouveauté. Le prochain album d’HAGL s’appelle Artificial Happiness Button. C’est notre meilleur !

Lorsque la poésie est mise en musique, le ton de la pièce peut changer. Les artistes de spoken word du groupe ont-ils le sentiment que leur travail a pris un nouveau sens en se combinant avec d’autres sons / d’autres arts ?

La poésie est une musique réglée à la poésie.
La musique est une poésie réglée à la poésie.
Le nouveau sens est le bienvenue
et l’objectif de la collaboration.
L’art qui doit arriver après cet art
ne peut être atteint sans,
d’abord,
disparaître dans une forme d’art inconnue.

Parfois, vos performances avec HAGL sont très inclusives, parfois elles peuvent sembler légèrement aliénantes – les deux idées sont puissantes, mais est-ce que l’aliénation ou la discorde est quelque chose que vous essayez de réaliser avec vos spectacles ?

Les concerts d’HAGL sont toujours une danse entre le groupe et le public. Ils reçoivent, nous recevons. Et vice versa. Il réside une petite nation puissante dans l’aliénation.


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