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Suite au meurtre et à la mutilation de six enfants en Tanzanie, la semaine dernière, Ian Brennan, le journaliste et producteur de musique primé aux Grammy Awards (Tinariwen, Malawi Mouse Boys...) a souhaité s'exprimer sur un phénomène qui persiste, en nous contant l'histoire poignante du Tanzania Albinism Collective.

C’est un fait triste et tragique que les personnes atteintes d’albinisme vivant en Afrique de l’Est soient persécutées et littéralement chassées, sur la conviction que leurs parties du corps sont sources de pouvoirs magiques et qu’elles sont en quelque sorte « démoniaques ». En raison de ces préjugés et de cette haine, ils sont régulièrement démembrés – souvent alors qu’ils sont encore en vie – ou tués, ce qui a conduit la plupart d’entre eux à vivre dans la peur, à juste titre. Selon les estimations, plus de cent Tanzaniens atteints d’albinisme ont été assassinés au cours de la dernière décennie, dont beaucoup d’enfants. Le meurtre et la mutilation de six enfants survenus la semaine dernière en Tanzanie en sont un autre rappel triste et effroyable.

Le Tanzania Albinism Collective est composé d’anciens non musiciens. En fait, la majorité avait été activement découragée de chanter, même à l’église. Suite aux apparitions triomphantes du collectif au WOMAD à l’été 2017  dont le personnel a déclaré qu’il s’agissait de « la performance la plus émouvante qu’ils n’aient jamais eue » en plusieurs décennies d’existence, il est apparu qu’Hamidu avait toujours secrètement rêvé de devenir chanteur. Il était maintenant devenu l’une des voix majeures du collectif. Comme il était si souvent abandonné chez lui lorsque sa mère et ses frères et sœurs sortaient, il chantait pour lui-même, à l’insu de tous, afin de supporter la solitude – un cas classique de musique thérapeutique.

Le désir d’être entendu le brûlait si profondément qu’il alla jusqu’à épargner ses maigres revenus pour pouvoir s’approcher du seul et unique studio d’enregistrement de l’île d’Ukerewe. Malgré de nombreux efforts et sacrifices de la part d’Hamidu, le propriétaire du studio le renvoya. Refusant avec colère l’argent durement gagné par Hamidu, l’ingénieur lui cria qu’il n’était qu’un « détraqué », que personne ne voudrait jamais l’écouter, et lui conseilla de ne jamais revenir. Le propriétaire du studio insista sur le fait que quoi qu’il arrive, ils ne travailleraient jamais avec Hamidu.

Mais en raison du succès de leur premier album, White African Power, les membres du collectif obtinrent des passeports et quittèrent leur pays pour la première fois de leur vie. « Nous avons dû voyager à l’extérieur de notre pays pour être entendus chez nous  », explique Riziki Julius, le membre du collectif qui, en plus de ses contributions musicales, est à l’origine des pochettes d’albums du collectif.

Sur la scène du festival WOMAD, Thereza Phinias chanta en 2017 une nouvelle chanson avec une joie sans faille. Pouvoir chanter fut bouleversant en soi, alors qu’elle avait résisté à l’abandon et à l’orphelinat, puis à des agressions sexuelles répétées commises par des inconnus qui pensaient que des relations sexuelles avec une femme atteinte d’albinisme leur permettraient de guérir du sida. Plus tard, nous apprîmes avec d’autant plus d’étonnement que cette chanson était en fait un plaidoyer auprès de sa mère, pour qu’elle la protège. Ce qui prouve qu’elle et les meilleurs chanteurs ne s’abaissent pas à chanter une chanson triste comme si rien d’autre ne la définissait. Au lieu de ça, ils embrassent les émotions dans leur complexité, faite de plusieurs niveaux de sens et de contradictions.

L’histoire du Tanzania Albinism Collective ne suffit pas à justifier l’intérêt que l’on peut lui porter. Les chansons doivent être prises pour ce qu’elles sont intrinsèquement : de la musique. Il serait pratique, mais erroné, de ne pas les prendre comme une nouveauté et de passer à côté de la question de savoir à quel point les sons que ces artistes ont produits sont avant-gardistes et originaux.

Au lieu de ça, leur musique devrait être reconnue pour ce qu’elle est : une musique de rue, bricolée, teintée de psychédélisme, qui défie les genres. Il serait vain de vouloir les aborder à travers des filtres et des référents occidentaux, car il s’agit d’un travail d’individus ayant vécu toute leur vie (de la même manière que leurs aînés) presque complètement en dehors de l’influence de la culture pop et des médias de masse.

Utilisant des instruments trouvés et bricolés sur place – des bouteilles de bière, un marteau, un arc, une poêle, etc. – ils possèdent l’un des plus grands tambours basse jamais trouvés : un baril d’eau de pluie partiellement rempli qui, debout, est plus grand qu’un adulte.

Le personnel de l’ONG StandingVoice.org travaille avec les membres du collectif depuis plus de dix ans. Ils ont déclaré que voir jouer devant des milliers de personnes sur la scène d’un pays étranger des artistes qui étaient incapables de regarder les gens dans les yeux, ou d’élever la voix au-dessus d’un murmure lorsqu’ils les avaient rencontrées pour la première fois, allait au-delà de ce qu’ils auraient pu imaginer !

Le collectif a sorti trois disques et leur histoire, leur musique sont aujourd’hui connus à travers le monde. Pour moi, toutefois, le plus grand succès a été d’apprendre que pendant des années, ils continuaient à se rassembler volontairement et à se rencontrer dans le noir une nuit par semaine sur l’île, pour le seul plaisir de faire de la musique.


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