A l’occasion de la première édition des Arabofolies à l’Institut du Monde Arabe à Paris, rencontre avec la chanteuse kurde Aynur Doğan pour une conversation libre sur les femmes, le pouvoir de la langue et de la musique.

Qu’est-ce que je peux dire après ça ?” lâche Aynur Doğan, contenant son désarroi dans son perfecto noir. Au lendemain de la Journée Internationale de Lutte pour les Droits des Femmes, Aynur Doğan s’enquiert du concert de la chanteuse sahraouie Aziza Brahim à l’Institut de Monde Arabe à Paris, annulé suite aux pressions de diplomates et mécènes marocains qui suspectent l’artiste d’être une activiste du Front Polisario. Ironie du sort pour la première édition des Arabofolies qui choisissaient pour fil thématique la notion de Résistances. “Nous devons être solidaires. Les femmes doivent s’unir, se faire confiance, faire face et s’imposer au premier plan. Le monde n’appartient pas qu’aux hommes et à leurs guerres d’égos.” Aynur Doğan aussi connaît la censure : en 2005, la province de Diyarbakır interdisait la diffusion de Keçe Kurdan (Kurdish Girl), accusant le disque et son auteure “d’inciter les femmes à prendre le maquis et de promouvoir la division”.

Intimement liée à l’histoire politique de la Turquie, celle d’Aynur Doğan commence dans les montagnes du Dersim, région rebaptisée Tunceli – “la main de bronze”, du nom de l’opération militaire qui conduisit au massacre de plusieurs dizaines de milliers de civils kurdes en 1938. Fille de fermiers alévis, branche hétérodoxe et libérale de l’islam qui considère la femme égale à l’homme et où la foi se vit en musique, Aynur Doğan trouve sa voix dans celle de sa mère, des oiseaux, l’eau claire des cascades et les chants des dengbêjs, ces musiciens-conteurs dépositaires de l’histoire kurde. “Ces chants sont comme des livres, ils sont les garants de notre culture, de notre identité. Ils sont notre mémoire, nous nous devons de les transmettre aux futures générations” explique-t-elle. Chanteuse irradiante au verbe sûr, Aynur Doğan compose aujourd’hui avec ses traditions, incarnant aussi, et peut-être malgré elle, la voix d’un peuple muselé par des décennies de racisme d’Etat et de persécutions.

En 2005, l’excellent documentaire Crossing The Bridge : The Sound of Istanbul de Fatih Akin révèle, dans l’ombre fraîche d’un hammam du 18e siècle, une jeune femme dont l’intensité contraste avec la quiétude du décor. “J’étais si jeune lorsque nous sommes arrivés à Istanbul. Tout était si absolument grand et différent : j’avais l’impression d’être arrivée aux Etats-Unis !” Car aux violents affrontements entre le PKK et le pouvoir qui enflamment le Dersim dès 1984, la famille Doğan préfère l’exil et avec lui, le camouflage. “Mais tu finis par te détester. Pour t’intégrer, tu essaies de te laver de ton identité, de ton accent, tes croyances… de tout ce que tu es. J’ai grandi comme ça, en me cachant de moi-même.” Malgré tout, Aynur Doğan s’épanouit en musique au cœur d’une scène stambouliote alors sémillante et féconde, et publie ses trois premiers disques. Mais chanter en kurde et en public dans un pays qui interdit aux minorités de parler leur langue maternelle relève du défi : saz arraché des mains, huée et contrainte de quitter la scène lors du Festival de Jazz d’Istanbul en 2011… Istanblues.

Interdire une langue, c’est tenter de détruire une culture. C’est vouloir effacer, nier une communauté”, souffle celle qui a depuis jeté l’ancre à Amsterdam, déployé ses poignantes psalmodies sur les scènes internationales et multiplié les rencontres artistiques, avec le violoncelliste américain Yo-Yo Ma ou Kayhan Kalhor, maître iranien de la vièle kamânche, sur Hawniyaz en 2016. “J’aime la douleur du kurmandji, sa poétique est très puissante” : dans sa langue, Aynur Doğan chante les deuils et les drames des sien.ne.s au gré de complaintes déchirantes, à l’image de son célèbre “Ehmedo” ou de “Kece Kurdan”, devenu un hymne aux femmes kurdes repris en chœur par le public à chaque concert. Et si la langue est “un transport” pour Aynur Doğan, elle est aussi sa manière de résister, de régénérer à son tour un folklore menacé en veillant notamment à glisser dans chacun de ses disques au moins un titre en zazaki, la langue du peuple Zaza, tristement épinglée par l’Unesco sur son Atlas des Langues en Danger dans le Monde.


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Dans Le Sillon (ed. Le Tripode), Valérie Manteau part sur les traces du journaliste Hrant Dink tué d’une balle dans le dos en 2007 par un nationaliste, et rend hommage aux résistant.e.s, de Tahir Elçi à Nuh Koklu, militants pour les droits des minorités dont les meurtres en 2015 n’ont pas allégé l’ambiance, à vif depuis l’élection de Recep Tayyip Erdoğan à la tête du pays. Si l’auteur diagnostique “un genre de dépression nationale […] depuis les dernières élections, ou depuis le naufrage de l’espoir réformateur qu’avait incarné Gezi”, Aynur Doğan déplore quant à elle qu’il faille à présent “systématiquement choisir son camp, opposant ou complaisant. Un mouvement nationaliste très dur sévit en Turquie aujourd’hui.” Aynur Doğan n’a pas chanté en Turquie depuis 2015 mais nourrit l’espoir d’y présenter son prochain disque attendu pour l’automne 2019 : “même si les conditions sont difficiles, de nombreux auditeurs attendent ce moment et je ne peux pas l’ignorer, c’est très important” ajoute-t-elle tandis que flamboient ses grands yeux châtaignes. “Pour moi, la musique est un remède à la solitude, une façon de rassembler les gens. Une guérison de l’âme en somme.
Sans compromis, Aynur choisit l’amour.


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