Aziza Brahim avait une revanche à prendre sur la censure : après un concert à Paris annulé suite à des pressions diplomatiques, la chanteuse sahraouie a fait son retour dans la capitale le 26 avril dernier armée de son blues rock intense, victorieuse, le poing levé.

Noir, rouge, vert

 Ma musique dérange parce qu’elle est engagée pour la défense des droits de mon peuple. Les Sahraouis ont droit à l’autodétermination. Qu’ils annulent mes concerts ! Je n’abandonnerai jamais la lutte” pose Aziza Brahim. Voix profonde et port altier, elle vous regarde droit dans les yeux.

Les siens sont très noirs et durs lorsqu’elle parle des choses qui fâchent. L’annulation, par exemple, d’un concert initialement prévu le 10 mars dernier à l’Institut du Monde Arabe à Paris dans le cadre du festival Arabofolies qui, non sans ironie, lançait sa première édition avec le thème Résistances. Alertés par Le360, un site d’informations marocain réputé proche du pouvoir, mécènes et diplomates marocains ont gagné cette manche à coups de pressions sur l’IMA : ils accusent l’artiste d’être une activiste du Front Polisario – mouvement de libération des populations sahraouies, rappelant au passage l’existence d’un conflit complexe et surtout irrésolu. “A l’heure où l’on se parle, des activistes sahraouis sont entre la vie et la mort dans les prisons marocaines pour avoir défendu leur liberté d’expression. Je chanterai pour eux ce soir”. Au crépuscule d’avril en effet, pour la salle comble du Pan Piper à Paris, Aziza Brahim, solaire dans son grand voile fleuri, honore le blues des sahraouis avec un air de défi, portée par les youyous et les cris de joie en hassaniya. Trois refrains et une vieille dame monte sur scène pour lui offrir un drapeau aux couleurs de la République Arabe Sahraouie Démocratique. Noir, rouge, vert. A l’entrée, des militant.e.s français.e.s distribuent quelques numéros de Sahara Info : “Décolonisation ratée”, “Dossier Mur de la Honte page 2 à 5”, titrent ces derniers.

La poète au fusil

Issue d’une génération qui n’a jamais foulé la terre de ses ancêtres, le Sahara Occidental, Aziza Brahim est née en 1976 dans les camps de réfugiés de Tindouf, au sud-ouest de l’Algérie alors socialiste, tandis qu’éclate une guerre – qui la privera de son père – entre le Maroc et les forces armées sahraouies, les uns briguant le territoire et les ressources naturelles des autres, au front pour leur indépendance. En 91, les Nations Unies prononcent un cessez-le-feu pour amorcer un processus de paix et les Sahraouis se voient promettre un référendum pour qu’ils se prononcent en faveur, ou non, de leur autodétermination. “On l’attend toujours” rappelle Aziza Brahim. “Plus de 200 000 personnes vivent dans les camps depuis 43 ans. On nous appelle les plus vieux réfugiés du monde. C’est très cruel de déposséder un peuple de sa terre, de ses origines. La guerre déchire les familles, transforme le désert en cimetière : c’est inutile et surtout, c’est triste.”

Si Aziza Brahim bénéficie comme beaucoup d’enfants sahraouis d’une bourse du gouvernement Castro pour partir étudier à Cuba – “qui m’a donné le pouvoir de m’épanouir en tant que personne, dignement, sans être niée”, elle n’oublie pendant ce temps-là ni les sien.ne.s ni son amour sans conditions pour la musique, hérité de Ljadra Mint Mabruk, sa grand-mère, surnommée “la poète au fusil”. Aziza Brahim sourit : “Quand mon peuple vivait encore dans son pays, ses poèmes décrivaient la vie nomade, les traditions… Mais quand le Maroc a envahi le territoire, ma grand-mère a consacré son art à la lutte des Sahraouis, pour témoigner et donner du courage. Elle décrivait les batailles avec une telle précision qu’on aurait dit qu’elle aussi avait combattu sur le front. C’était une femme très importante pour la transmission de notre culture, orale, une immense inspiration pour moi.”

Sur le front

Je n’aurai jamais pensé que ma musique sortirait un jour des camps de réfugiés”, dit celle qui sortira à l’automne prochain son cinquième album chez Glitterbeat Records, fidèle à qui la définit musicalement : un blues intense fait de mélodies traditionnelles et d’orages rock qui laissent par moments entrevoir sa révolte. “Le disque parlera de la liberté d’expression, du double exil, de ce que vivent les personnes réfugiées, la diaspora et de la question de l’esclavage qu’on pense éradiqué : c’est faux bien sûr, regarde ce qui arrive aux migrants en Libye.” Consciente d’être une voix pour le peuple Sahraoui, Aziza Brahim se définit comme une activiste sociale et musicale, une résistante, conquérant la scène comme un espace de lutte. Si la chanteuse s’accompagne au t’bel, la percussion traditionnelle des bédouins, elle ose aussi s’ouvrir à des sonorités électroniques pour le disque à venir, “pour offrir une nouvelle bande-son aux jeunes et continuer d’enrichir la culture de mon pays”. Déterminée à poursuivre son combat pour la justice et la paix, la chanteuse déclare préférer l’espoir à la peur – “qui va bientôt changer de camp”. A capella, Aziza Brahim entonne un hymne à l’indépendance en chœur avec le public du Pan Piper, concluant ce soir-là son concert comme elle l’a commencé : le poing levé.


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