Les compilations Habibi Funk remontent le cours des musiques d'Afrique du Nord et du Proche-Orient. Explications du digger berlinois Jannis Stürtz alors que vient de sortir le volume 8, consacré au musicien soudanais Kamal Keila.

Les diggers n’ont pas fini de creuser le puit sans fond des musiques populaires, exhumant des pépites aux quatre coins du monde. Certaines régions ont déjà été méticuleusement fouillées, par des passionnés qui ont soulevé la poussière du moindre disquaire ou plongé dans les archives de labels ancestraux. Ce n’est pas le cas du Soudan, un territoire relativement inexploré bien que chaque coup de pioche y révèle l’existence d’un patrimoine musical chatoyant et engagé.

Archéologue des musiques arabes

Cofondateur du label berlinois de hip-hop Jakarta, Jannis Stürtz s’est mué en fin limier des musiques modernes arabes des décennies 1960 à 1980. Son coup de cœur remonte à 2013. Alors qu’il accompagnait le rappeur ghanéen Blitz The Ambassador au festival Mawazine, à Rabat, il profita de quelques journées off pour visiter les disquaires locaux et mettre le grappin sur quelques perles méconnues, peu ou pas documentées, qui scellaient la rencontre des mélopées orientales et du modernisme occidental – la syncope du funk particulièrement. Convaincu d’avoir trouvé un filon, Jannis a créé le sous-label Habibi Funk sur lequel il a publié le groupe tunisien Dalton en 2015, le chanteur marocain Fadoul, le compositeur algérien de musiques de films Ahmed Malek, etc.

Le cas de Kamal Keila, auquel le volume 8 des compilations est consacré, est emblématique de cette démarche. Jannis Stürtz, qui cherchait des informations sur les musiques du Soudan, a repéré son nom sur un blog spécialisé dans le jazz tel qu’il se produisait à Karthoum dans les années 1970. Une scène peu diffusée, Kamal Keila lui-même n’ayant jamais sorti de disque : seule une cassette – introuvable – témoignerait de son unique album, enregistré en Libye en 1976. Or, le musicien, 89 ans, est toujours en vie. Localisé dans une modeste maison de la banlieue de Khartoum, excité par la perspective d’une sortie internationale, il a d’abord exprimé la méfiance de ceux qui se sont fait rouler par le passé. « Puis, quand le contrat a été signé et que l’avance sur ses droits a été payée, il est devenu aussi excité que nous l’étions  », raconte Jannis qui s’est rendu chez lui. Sa chance, alors que Kamal Keila lui-même ne possède pas son unique cassette, fut qu’il conserva les bandes enregistrées lors de deux sessions réalisées en 1992 pour la radio nationale. Un matériel inédit, sur lequel le Soudanais interprète dix compositions dont la plupart sont anciennes, où l’on découvre enfin cet artiste influencé par l’afrobeat de Fela Kuti, l’éthio-jazz de Mulatu Astatke et le funk de James Brown dont il reproduisait les pas de danse lors de ses concerts.

Du funk en pays déchiré

Kamal Keila avait aussi des messages à faire passer. « Il ne s’agit pas seulement de danser et de se divertir, témoigne-t-il dans le livret. Il y a des leçons à délivrer.  » Sur le mid-tempo « Muslims and Christians », qui donne son titre à l’album, il chante : «  Certains d’entre nous sont musulmans, certains d’entre nous sont chrétiens, certains vivent dans le sud, d’autres vivent dans le nord… nous sommes une nation, le Soudan est une nation. » Le pays a surtout été déchiré, pendant plusieurs décennies, par une guerre civile opposant le nord musulman et le sud chrétien et animiste, jusqu’à la proclamation d’indépendance du Soudan du Sud en 2011. Une histoire traversée par Kamal Keila, tantôt censuré ou proche du pouvoir.

Les relations entre le régime et la musique n’ont jamais été complètement noires ou blanches, explique Jannis Stürtz. Même après 1989, quand les islamistes ont pris le pouvoir, la musique n’a jamais été bannie. Mais des artistes ont été persécutés, emprisonnés, exilés pour ce que racontaient leurs chansons. Auparavant, Kamal était proche de Gaafar Nimeiry (Premier ministre de 1969 à 1985, ndlr) qui l’emmenait souvent pour de longs voyages. Avec l’arrivée d’Omar el-Béchir (le général qui introduisit un code légal islamique en 1989, ndlr), son message ne respectait plus la ligne du régime, ce qui a pénalisé sa carrière. Pourtant, Kamal restait un symbole d’unité et el-Béchir l’a sollicité pour chanter lors de la signature du traité de paix (en 2005, ndlr). Or, après le concert, plusieurs membres de la délégation sont venus lui dire qu’il ne représentait pas le Soudan… Une petite histoire qui donne une bonne idée des relations nuancées du régime avec la musique en général, et avec Kamal en particulier. »

« Le Soudan au cœur de l’Afrique  », chantait Kamal Keila qui émettait des rêves panafricaines. Pas sûr que son message parvienne, aujourd’hui, aux oreilles des protagonistes d’une région sous haute tension. Peut-être se console-t-il en sachant que sa musique parvient enfin, grâce à Habibi Funk, jusqu’à nos oreilles.

 


Kamal Keila, Muslims and Christians (Habibi Funk)

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