Thabang_Tabane_The_Healer

Comme Sibusile Xaba en 2017, Thabang Tabane signe un album somptueux de malombo, un genre créé dans les années 1960, à Pretoria, par son père récemment décédé. La relève est assurée.

En septembre 2017, la découverte du double album Unlearning / Open Letter To Adoniah, un folk sud-africain signé Sibusile Xaba, provoquait une émotion que chaque écoute renouvelle depuis. Le chanteur et guitariste y était notamment accompagné par un percussionniste, Thabang Tabane. Un nom qui parle : il est le fils de Philip Tabane, créateur dans les années 1960 du genre malombo, une combinaison des musiques traditionnelles – notamment les tambours rituels – et des sophistications constitutives du jazz, sur fond de philosophie et de spiritualité. Sa disparition en mai 2018, à l’âge de 84 ans, intervient au moment où une nouvelle génération revendique son influence.

L’histoire raconte que Philip Tabane, qui rencontra le succès avec son groupe The Malombo Jazz Makers, refusa de jouer avec Miles Davis. « C’est vrai et c’était l’un de ses exemples préférés quand il m’instruisait au sujet de l’industrie musicale. Mon père souhaitant créer sa propre musique, il ne voulait pas dépendre de la célébrité d’autrui pour développer sa carrière », confirme Thabang. Aujourd’hui âgé de 39 ans, il habite toujours la même maison familiale de Mamelodi, un township de Pretoria fondé pour loger la population noire expulsée du centre-ville par les lois de l’apartheid. Son père, comme sa mère infirmière, a d’abord voulu le dissuader d’emprunter son sillage : «  Il connaissait les combats que cela impliquait et il ne voulait pas que je doive en passer par là. Il a essayé, par tous les moyens, de me protéger de l’industrie musicale. Mais quelque chose m’appelait irrésistiblement et mon père a compris qu’il ne pourrait rien faire pour me retenir. Et il m’a offert son aide. » Une vocation précoce : Thabang joue professionnellement depuis l’âge de 8 ans.

Thabang Tabane sort enfin son premier album, Matjale, sur lequel on retrouve la guitare de Sibusile Xaba (les deux artistes sont hébergés sur le label Mushroom Hour Half Hour). Matjale est le prénom de sa grand-mère, qui était une sangoma (guérisseuse). « Dans sa tête, elle entendait toujours de la musique, qu’elle reproduisait en chantant, raconte Thabang. Puis, ses enfants empoignaient des instruments pour interpréter les mêmes rythmes. » La question de l’héritage est centrale dans son travail, puisque même le terme “malombo” signifie “esprits des ancêtres” en venda, l’une des onze langues officielles d’Afrique du Sud. « Je suis Africain et je crois en mes ancêtres. Bien sûr, c’est une idée difficile à soutenir à notre époque moderne. Les temps changent et les gens adaptent leurs comportements à la culture occidentale. Mais, foncièrement, je fais toujours ce que mon père m’a enseigné, et je continuerai de le faire, parce que c’est ce que je connais et ce en quoi je crois.  » Comme sa grand-mère, le percussionniste se définit d’ailleurs comme un guérisseur avant tout : « La musique soigne les gens, particulièrement les Noirs pour ce qu’ils ont enduré durant les années d’apartheid. La musique aide à soulager la douleur. »

Pour autant, cet ancrage ne bloque pas Thabang Tabane dans des formats traditionnels. L’homme est aussi connecté aux expressions contemporaines, à commencer par le jazz, notamment celui de Richard Bona dont il voudrait atteindre le degré de perfectionnisme – « Il me rappelle mon père ». Ses traits peignent aussi le portrait des tensions à l’œuvre dans la société sud-africaine. « Babattshwenya », par exemple, raconte les attaques xénophobes à Pretoria : « Ce sujet me préoccupe beaucoup et j’avais besoin d’écrire une chanson pour exprimer mon ressenti. Je suis un être spirituel et tout ce qui me dérange profondément est converti en musique. » La vidéo de « Nyanda Yeni », qui exhume notamment des images d’archives de la propagande ségrégationniste, est explicite. Son réalisateur, StraitJacket Tailor, détaille : « L’idée était d’utiliser des visuels d’une époque à laquelle les Noirs ne pouvaient exercer aucun contrôle ni exprimer une opinion sur la manière dont ils étaient présentés à l’écran. Nous voulions donner à ces images une nouvelle vie et un nouveau sens, en subvertissant les stéréotypes. De cette manière, les personnages reprennent un pouvoir qu’ils n’avaient pas dans le contexte colonial et de l’apartheid. »

La charge spirituelle et politique contraste avec la grâce aérienne de chansons comme « Freedom Station » et « Ke Mmone », pour ne citer que deux titres d’un album poignant de bout en bout. Après Sibusile Xaba, Thabang Tabane confirme ainsi la revitalisation du malombo, à Pretoria, sur une scène passionnante où opèrent aussi des artistes comme Azah et Naftali. Il ne sera pas seul pour perpétuer l’héritage de son père.


Thabang Tabane, Matjale (Mushroom Hour Half Hour)

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