Ed Motta, né en 1971, fête cette année les 30 ans de son premier album. Le chanteur, pianiste et guitariste brésilien vient aussi de sortir l'excellent Criterion Of The Senses (Membran / Sony Music), sur lequel il continue de rendre hommage aux musiques qu'il aime : la soul, le funk et toute la galaxie AOR dominée par Steely Dan, dont il est le premier fan. L'occasion de parler de son enfance, de Tim Maia, de sa collection de 30.000 disques et de gastronomie française.

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Sur scène, vous aimez raconter une histoire dans laquelle vous embarquez sur un bateau en Afrique, à destination de l’Amérique du Nord. Vous faites escale au Brésil et, alors que vous avez débarqué pour aller aux toilettes, le bateau repart sans vous. Voilà comment vous vous retrouvez à écouter de la samba et à manger de la feijoada, alors que vous rêviez de funk et de hamburgers !
(Rires) Je raconte cette histoire depuis que je suis très jeune. Elle m’est venue à l’esprit quand j’ai découvert Earth, Wind & Fire en 1978 ou 1979. J’étais un écolier et je commençais déjà à jouer de la guitare et à étudier la musique. Je me rappelle que mon professeur, qui pratiquait la guitare acoustique, était fou de musique brésilienne et de bossa nova en particulier. Ça nous effrayait. Pas seulement moi, mais 90 % des gens de ma génération. Nous préférions tous le pop-rock anglo-saxon à la musique de notre propre pays. C’était vrai au Brésil, au Mexique, au Pérou et dans toute l’Amérique latine – les goûts étaient en train de se globaliser.

Vous ne trouviez pas votre bonheur dans la samba, la bossa nova ou la MPB ?
Les racines de mon répertoire, la manière dont j’écris et je compose, sont principalement plongées dans la musique américaine. Afro-américaine, mais pas seulement : pop, folk, rock, musiques de films, comédies musicales… Je suis quand même venu à la musique brésilienne au début des années 1990, via le jazz, au moment d’enregistrer mon troisième album [Entre e Ouça, 1992, ndlr], et plus encore – curieusement – quand je me suis installé à New York pendant un an, en 1994. J’étudiais le jazz et je perfectionnais mes accords et mes harmonies. J’allais chez les disquaires et, plutôt que de prendre les albums de jazz qu’on me recommandait, j’achetais des disques brésiliens qui coûtaient évidemment beaucoup plus cher que dans mon pays.

Il a fallu que vous quittiez le Brésil pour prendre conscience de son patrimoine musical ?
Ça doit tenir de ma personnalité. Mon pays m’étouffe. Vous savez que je suis obsédé par le vin, le fromage et la gastronomie française. Mais si j’étais né et avais grandi en France, je ne sais pas si j’aurais développé une telle passion, parce que j’aurais été entouré de gens qui sont familiers de cette culture. C’est comme avec le foot au Brésil. Je déteste ça. Déteste ! Il n’y a rien que je déteste plus que le foot dans la vie. De toutes mes forces ! (Rires) C’est le stéréotype le plus horrible de ce que l’on attend d’un Brésilien. Samba, haricots et foot.

Mais vous aimez la samba et les haricots ?
J’adore les haricots ! Et j’aime bien la samba… mais je préfère Steely Dan ! Techniquement, la samba est hyper sophistiquée. Les accords chez Cartola sont immensément plus complexes que chez Muddy Waters par exemple. Mais j’ai grandi en écoutant du blues. Mon truc, c’est la musique internationale. Je n’ai pas de vision anthropologique ou ethnique de quoi que ce soit.

D’où cette ouverture vient-elle ? De la discothèque de vos parents ?
Non, parce qu’ils adoraient la bossa nova et la musique traditionnelle brésilienne des années 1940 et 1950, dont j’ai appris à apprécier la beauté beaucoup plus tard. Quand j’étais jeune, je détestais ça. J’aimais Led Zeppelin et Deep Purple, comme la plupart des jeunes gens de mon âge. L’influence anglo-saxonne était considérable – encore aujourd’hui, Beyoncé est plus populaire chez nous que n’importe quel artiste brésilien. Je viens d’un quartier de Rio, Tijuca, où se trouvaient de nombreux disquaires. C’est à Tijuca que sont nés Jorge Ben, Tom Jobim, Milton Nascimento, Luiz Melodia, Erasmo Carlos et mon oncle Tim Maia. Dans les années 1970 et 1980, la musique était partout et, chez les disquaires, on trouvait 95 % de productions internationales anglophones. Dans notre bande de jeunes mélomanes, les plus calés écoutaient du rock progressif : des groupes français comme Ange ou Magma, italiens comme Premiata Forneria Marconi, d’Europe de l’Est aussi… C’était une ouverture au monde. Ma collection – ma maladie – a démarré comme ça. Aujourd’hui, j’ai plus de 30 000 disques. Vu de l’extérieur, mon esthétique musicale est donc décrite comme américaine, en opposition aux stéréotypes brésiliens. Je ne suis pas de la plage. Je suis un citadin. Je suis le gars de Tijuca qui n’a jamais vu le sable parce qu’il était trop occupé à lire et regarder des films.

Avez-vous, parfois, le sentiment d’être né au mauvais endroit et à la mauvaise époque ? Auriez-vous aimé vivre aux Etats-Unis pendant les années 1970 ?
Je ressentais ça quand j’étais plus jeune. C’est pourquoi je suis allé vivre à New York, plutôt qu’à Los Angeles – une ville plus superficielle, avec la plage comme à Rio, et des gens en bonne santé. Je n’ai rien contre la bonne santé mais ce n’est pas toujours compatible avec l’activité intellectuelle. Alors qu’une petite infirmité sociale, oui ! J’aurais aimé vivre au Japon, aussi. Mais aujourd’hui, je suis bien chez moi. J’habite dans une petite forêt verdoyante, dans le quartier de Jardim Botânico dont Michael Franks a tiré une chanson [sur l’album Tiger In The Rain, 1979, ndlr].

Vous avez donc acheté énormément de disques, très tôt, encore jeune adolescent. Avec quel argent ?
J’ai d’abord beaucoup écouté les disques de soul (Curtis Mayfield, The Four Tops, The Temptations, The Isley Brothers…) que Tim Maia avait offerts à ma mère. Elle me les avait donnés parce qu’elle préférait la bossa nova, et ils sont toujours dans ma collection. Autant que je me souvienne, depuis que j’ai 8 ans ou 9 ans, j’ai toujours possédé et échangé des disques. Et j’en ai donc beaucoup acheté, en commençant par Earth, Wind & Fire. J’ai pu le faire parce que j’ai rapidement gagné ma vie avec mon premier album, sorti il y a exactement trente ans [Ed Motta & Conexão Japeri, 1988, ndlr], qui a eu beaucoup de succès au Brésil. Je vivais encore chez mes parents et je ne dépensais rien. Tout mon argent passait donc dans des disques de soul, rock, blues… C’était ma religion d’adolescent.

En écoutant Ed Motta & Conexão Japeri, on se rend compte que votre style musical était déjà en place. Ça n’a pas beaucoup changé en trente ans !
C’est vrai. Au fil des années, les harmonies se sont sophistiquées mais les structures étaient déjà là.


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Vous avez déjà parlé de Tim Maia. Quel rôle a-t-il joué dans votre histoire ?
Il était le plus jeune frère de ma mère et il voyageait dans le monde entier, mais pas forcément pour jouer. A cette période, peu de musiciens brésiliens avaient l’opportunité de se produire en dehors du pays – d’ailleurs, depuis les années 1970, ce sont un peu toujours les mêmes « géants  » qui tournent à l’international. Dès ma petite enfance, j’ai grandi avec sa musique. Si bien que quand j’ai écouté Sly and the Family Stone pour la première fois, je me suis dit : « Oh, on dirait mon oncle ! »

Vous dites que vous avez été moins influencé par Tim Maia que par Cassiano. Pourquoi ?
Tim Maia faisait de la super musique, à rapprocher de celle de James Brown – directe, brute. Alors que celle de Cassiano évoquait celle de Stevie Wonder – plus sophistiquée. C’est ce que je préfère.

Parmi vos 30 000 disques, est-il vrai que vous ne possédez que des pressages originaux ?
Presque ! Ils sont tous en excellent état et sous protection plastique. Ils sont classés de A à Z et, pour chaque lettre, ils sont répartis en catégories : musique brésilienne, musique latine, jazz lui-même sous-divisé en fonction des instruments et des pays, etc. Je sais même où j’ai acheté chacun d’eux. Je suis un obsédé compulsif !

Quelle est votre dernière acquisition ?
J’ai enfin trouvé le pressage original de The Thelonious Monk Orchestra at Town Hall sur Riverside Records. J’adore cet album.

Où trouvez-vous vos disques ? Sur internet ?
Souvent sur internet mais j’ai trouvé le Monk dans mon quartier, chez Tracks, peut-être le meilleur disquaire de Rio.

Vous aimez poser, sur votre page Facebook, avec vos albums préférés et un t-shirt où la pochette est reproduite. Les imprimez-vous spécialement ?
Non, je les achète sur eBay ou ailleurs. C’est une habitude : j’achète les T-shirts des disques que je possède et ça me fait marrer de prendre ces photos.

Vous avez récemment sélectionné les titres de la compilation Too Slow To Disco, consacrée au AOR brésilien. Il existe beaucoup de définitions du genre Adult Oriented Rock. Quelle est la vôtre ?
La terminologie est toujours controversée. Disons que le AOR couvre un large spectre, allant du soft rock des années 1970 jusqu’au soul-funk ultra produit de Michael Jackson ou Earth, Wind & Fire. Les Japonais ont beaucoup influé sur cette catégorisation parce qu’ils aiment classer chaque genre avec précision – je les aime pour cela.

Steely Dan est-il toujours votre groupe préféré de tous les temps ?
Oui, sauf que je ne le définis pas comme un groupe. Ce sont juste deux gars, deux compositeurs, et un concept. Ils sont ce qui est arrivé de plus important dans le domaine de la musique populaire. Et si je ne devais choisir qu’un disque parmi les 30 000 que je possède, ce serait Aja, de Steely Dan, en 1977. Je peux aller sur une île déserte avec ce seul album, et l’écouter jusqu’à la fin de mes jours. Je serai heureux parce qu’il y a tout ce que j’aime : du jazz, de la soul, de super musiciens, des textes ironiques et des personnalités sarcastiques.

Vous dites que toutes les musiques vous intéressent… à condition qu’elles soient antérieures à 1983 ! Vraiment ?
1983, je ne sais pas… plutôt 1982 ! Seulement une petite centaine des mes 30 000 disques doivent être postérieurs à cette date. La musique de ma vie est celle des années 1950 et 1960 pour le jazz, puis 1970 pour le rock, la soul, le funk et les musiques du monde entier. Par exemple, j’ai une énorme collection de musique française. Du jazz mais aussi Gilbert Bécaud, Claude Nougaro… Je viens d’apprendre la mort de Charles Aznavour. Je l’ai vu en concert au Brésil et il m’avait dédicacé un disque. Ça me fait penser à une journée aussi folle que triste. Avant mon concert à Nice, j’avais rencontré l’acteur Peter Falk au Negresco, et Sacha Distel est mort ce jour-là. Son album avec Slide Hampton (Back To Jazz, 1969, ndlr) est l’un des premiers disques français que j’ai possédé.

Que s’est-il passé, en 1982 ou 1983, pour que vous n’écoutiez plus les musiques qui ont suivi ?
Plusieurs choses. La dégradation du songwriting s’est accélérée à cette époque, en même temps que la qualité des musiciens a baissé. Mais ce n’était que le début de la fin. Je ne pouvais pas imaginer que nous tomberions aussi bas qu’aujourd’hui. (Rires) C’est horrible ! La musique n’est pas la seule concernée. La production artistique, en général, est une honte totale.

Rien n’est à sauver ?
Techniquement, il y a toujours de bons musiciens. Mais encore faut-il avoir quelque chose à jouer. Or, le sens de la composition s’est complètement désagrégé ces quarante dernières années. Le jazz de Carla Bley ou la musique populaire de Carole King s’appuyaient sur des compositions solides. On ne voit plus ça. Je ne dis même pas que c’est la faute du public, puisqu’il continue d’écouter des musiques des années 1960 ou 1970. Mais notre bon sens s’est perdu. La perception des mélodies et des harmonies ayant changé, les compositions ont évolué dans le même sens. Avec mon travail, je tente donc de réhabiliter les musiques que j’aime et avec lesquelles j’ai grandi.

C’est l’objectif de votre nouvel album ?
Oui et il m’a demandé énormément de boulot. L’enregistrement s’est étiré sur près d’une année pour que je trouve la bonne formule pour chaque titre. Même chose pour les paroles. Chaque chanson est un petit film noir. Je suis le narrateur de scénarios où il est question de joueurs de tripot, de dealers de drogue, de conspirations, de science fiction… Ce sont des scènes que l’on trouve dans les films John Frankenheimer ou de John Cassavetes, par exemple. Mais aussi dans les comédies musicales de Broadway des années 1970, chez un parolier comme Stephen Sondheim. Il n’y a qu’une chanson d’amour, « Sweetest Berry », parce que je voulais retrouver l’esprit de Marvin Gaye. Les deux derniers titres aussi sortent du lot, tout en contrastant l’un par rapport à l’autre : « Your Satisfaction Is Mine » est hérité du funk des années 1980, à la manière de Shalamar ou Atlantic Starr, tandis que « Shoulder Pads » s’inspire plutôt de Thin Lizzy ou de Luis Alberto Spinetta, la grande star du rock argentin, sur des paroles ironiques qui évoquent ma relation dichotomique aux années 1980.

Vous continuez de penser que l’anglais se prête mieux que le portugais à votre musique ?
J’aime la musique brésilienne et j’ai écrit des chansons en portugais pour payer mes factures, quand je ne travaillais que dans mon pays. Mais quand j’ai eu l’opportunité d’exporter mon art, et ça a pris beaucoup de temps, j’ai eu besoin de me connecter avec un nouveau public.

Le Brésil vit une période tourmentée mais vous ne parlez jamais de politique. Pourquoi ?
Artistiquement, je pense que ce serait malhonnête. L’art est plus grand que cela. Et puis, je déteste les musiciens qui attirent l’attention sous prétexte de bons sentiments. J’en ai connu des quantités comme ça, partout dans le monde, qui se sont révélés être de parfaits trous du cul. Je suis assez nihiliste vis-à-vis de ces choses-là. J’aime Jacques Tati et j’estime que son cinéma était politique, à sa façon. J’espère que mon album l’est également, ne serait-ce que parce qu’il détournera l’attention de quelques auditeurs qui se satisfont de la vacuité des productions actuelles. Faire de la musique, c’est un manifeste.

On connait votre amour des bonnes choses. Si vous aviez le choix, vous commanderiez quoi pour le déjeuner ?
En entrée, une cervelle de veau et une salade, avec un bon vin blanc de Bourgogne, ou un saumur-champigny, ou un chenin de Loire ; en plat principal, un ris de veau avec une purée de pommes de terre, arrosés d’un vosne-romanée du domaine Bizot ; comme fromages, un chabichou du Poitou, un crottin de Chavignol, un reblochon, un époisses, un comté, un bleu d’Auvergne et mon préféré, un mont d’Or, en buvant un Bonnezeaux ou un gewurztraminer ; et en dessert, un Paris-Brest avec une coupe de Cédric Bouchard, le Steely Dan du champagne !


Ed Motta, Criterion Of The Senses (Membran/Sony Music)

Regardez Ed Motta – Live at the New Morning sur Qwest TV.

  • 18.10.2018 CH-Basel Parterre Basel
  • 19.10.2018 DE-München Jazzclub Unterfahrt
  • 20.10.2018 AT-Salzburg Jazz & the City
  • 24.10.2018 SE-Stockholm Fasching
  • 25.10.2018 SE-Malmö Victoriateatern
  • 29.10.2018 DE-Hamburg JazzFederation im Stage Club
  • 30.10.2018 FR-Paris New Morning
  • 02.11.2018 DE-Bremen Theater Bremen
  • 03.11.2018 DE-Hannover Jazz Club Hannover
  • 07.11.2018 DE-Karlsruhe Kulturzentrum TOLLHAUS
  • 08.11.2018 DE-Freiburg im Breisgau Jazzhaus Freiburg
  • 09.11.2018 DE-Stuttgart Bix Jazzclub
  • 10.11.2018 DE-Erfurt Franz Mehlhose
  • 11.11.2018 DE-Wiesbaden Walhalla Theater
  • 14.11.2018 DE-Ingolstadt Bürgerhaus Alte Post
  • 15.11.2018 DE-Berlin Quasimodo
  • 16.11.2018 DE-Kassel Theaterstübchen
  • 17.11.2018 DE-Dresden Jazztage Dresden
  • 18.11.2018 DE-Dinslaken Stiftung Ledigenheim

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