Qwest-TV-Stephane-Galland-Deconstruction-Rhythm

Rien ne destinait Stéphane Galland à être le trait d’union entre les traditions musicales indienne, balkanique et africaine. Cette stature, il se l’est forgée à travers ses voyages, en quête d’une compréhension toujours plus profonde du rythme. Batteur, jazzman ou musicologue, les étiquettes ne suffisent plus pour capturer l’essence de cet inconditionnel du groove.

Lorsqu’adolescent, Stéphane se lance dans la batterie, Steve Gadd est la référence en la matière : le jazz-fusion est en plein essor. Il faut croire que ces innovations n’étaient pas suffisantes. Sa rencontre avec Fabrizio Cassol bouleverse ses référentiels musicaux. Ensemble, ils partent à la recherche des pygmées Aka en Centrafrique, une influence majeure de son compère saxophoniste. C’était en 1991, il n’a que 22 ans. A leur retour, le groupe Aka Moon est né : il deviendra une référence sur la scène jazz belge.

Aux origines était le rythme

A sa manière, Stéphane se plaçait déjà dans la lignée des grands ethnomusicologues. Il en résulta une passion irrépressible pour le rythme : « Le rythme m’intéresse encore plus que la batterie, c’est vraiment l’aspect rythmique qui me passionne ». La suite est une profusion de voyages à la recherche des traditions rythmiques les plus ancrées. Stéphane nous explique son attirance pour la musique ethnique et traditionnelle : « Je trouve qu’il y a une énergie, on sent que ça vient de quelque chose de vécu et d’ancestral ». Rapidement, les complexités rythmiques deviennent sa focalisation. Mesures asymétriques, polyphonies et décalages sont autant de motifs qui nourrissent son appétit musical : « C’est un peu comme en cuisine, tu irais chercher des épices particulières ou des combinaisons de légumes, parce que ça procure une sensation nouvelle ».

Prenant conscience de la richesse des cultures du monde, il multiplie les échanges avec les maitres rythmiques de tous les continents et se passionne pour les subdivisions inhabituelles. « Je crois que c’est venu clairement à force de travailler avec les indiens, parce que eux ils travaillent toutes les phrases rythmiques dans toutes les subdivisions, en 4, en 3, en 7, en 9 ou en 11, parfois jusque 13. Et nous ici avec le jazz tout ce qu’on fait, c’est des doubles croches et des triolets  ». En marge de la recherche rythmique, c’est également la sémantique qui génère la curiosité du batteur belge. Le nom de son nouveau projet, (The Mystery of) Kem, vient de l’Egypte antique et désignait le limon noir des eaux du Nil. Pourtant Stéphane n’a jamais marché sur les traces de Champollion. « L’idée avant tout, c’était ce concept de la couleur noire, mais avec une signification très positive, alors que souvent ici la couleur noire représente le côté obscur, la mort. Ici, ça représente la vie, la terre noire de l’Afrique, la fertilité, et c’est ce paradoxe-là qui m’intéresse ».

Pour un éloge de la complexité rythmique

Ce paradoxe, il le retrouve dans les schémas rythmiques qu’il affectionne tant. Il nous explique par exemple l’essence du rythme « Kopanitsa », d’origine bulgare, un motif court/court/long/court/court, ou bien 2/2/3/2/2. En jouant le rythme plus vite, les deux temps courts se regroupent et deviennent un temps long, transformant le temps en 3 en temps court. Le motif devient alors long/court/long, ou bien 4/3/4. Tout cela semble très obscur. Mais la réalité, c’est que la complexité vient d’idées préconçues : « C’est surtout les musiciens qui disent que c’est complexe, parce que c’est quelque chose qu’ils n’ont pas appris dans leur cursus. Mais dans certains pays, c’est le truc le plus simple au monde pour eux ».

Stéphane, fort de son éducation occidentale, force ce processus de déconstruction culturelle. « C’est essentiel de rendre les choses le plus fluide possible, donc même ce qui est complexe rythmiquement, je vais travailler au maximum pour que ça sonne comme de l’eau  ». Mais entre le ruisseau paisible et le torrent déchaîné, la fluidité de l’eau revêt des vélocités différentes. Ainsi, Stéphane voit les pulsations comme des cercles rythmiques, un mouvement qui balance avec des accélérations et des décélérations : « Il y à la fois cette idée d’avoir des subdivisions qui sont égales, très mathématiques, mais en même temps il y a moyen de courber ces subdivisions comme on le fait en Afrique ou un triolet ne sera jamais régulier ». Le temps, concept non-linéaire, était d’ailleurs l’objet de son projet précédent, Lobi, qui signifie à la fois hier et demain en Lingala.

Toujours cette même quête de la sémantique. Et parallèlement se dégage une volonté d’étendre son vocabulaire rythmique. « Mon instrument c’est la batterie, mais c’est vrai que je l’approche souvent comme un percussionniste. Je me demande toujours comment je peux enrichir mon langage. Jusqu’à mes 40 ans je savais faire tout ce que je voulais faire. Mais ces dernières années, je commence à travailler de plus en plus car j’ai des idées qui demandent plus de travail. J’aime de plus en plus la batterie ».

Ressentir et comprendre

Comment s’affranchir de nos schémas mentaux dans ce travail rythmique ? La clé, c’est peut-être de trouver de nouvelles grilles de lecture : « On est obligé de façonner certains réseaux neuronaux pour que ça devienne naturel. Donc au début j’analyse : un rythme en 5 est compliqué, mais si je créé un motif rythmique là-dessus, une sorte de clave, c’est beaucoup plus facile ». Ainsi, le cerveau s’approprie ces nouveaux motifs jusqu’à les internaliser : « Une subdivision en 3, en 4 ou en 5, ça donne chaque fois un sentiment différent. A un moment donné tu cherches juste à retrouver ce sentiment que tu as déjà intégré, comme quand tu ressens la différence entre un mode majeur et un mode mineur ».

Que peut ressentir un Stéphane lorsqu’il joue de la pop ? Il philosophe sur la versatilité de la musique et l’enrichissement qu’il procure : « Quand j’ai commencé avec Axelle Red, pour certains c’était une trahison, mais c’était un domaine que j’avais envie d’explorer. C’était l’opposé de mon jeu car je devais jouer un groove pendant quatre minutes pareil avec un tempo immuable ». Cette simplicité inhérente modifie le jeu du musicien, le ressenti devient fondamental : « En pop, pour un batteur il n’y a pas vraiment d’espace créatif, donc ça m’a fait développer le détail du jeu, parce que si tu frappes la caisse claire de telle manière ça prend beaucoup plus d’importance. Tout ce background que j’ai en pop, ça m’a aidé pour Red & Black Light, ça sert une force musicale ». Red & Black Light, le dernier projet d’Ibrahim Maalouf sur lequel Stéphane a retrouvé Eric Legnini, son compère des débuts avec lequel il avait commencé le jazz à 11 ans. Chez Stéphane, tout marche par cycles.


Stéphane Galland, (the mystery of) KEM (Outnote Records)

Photo ©Alexander Popelier

Concerts :

  • 27/10/18 – Flagey, Bruxelles
  • 30/10/18, La Petite Halle, Paris

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