Some Rap Songs, le troisième album du rappeur américain Earl Sweatshirt, sort le 30 novembre dernier. Une compile intimiste, à l’ancienne et minutieusement séquencée manuellement. Émotions garanties.

Some Rap Songs est un véritable requiem hip-hop. Les 15 chansons qui composent le troisième album solo du MC et producteur Earl Sweatshirt, basé à Los Angeles, durent un peu plus de 20 minutes, et font écho à l’œuvre de J Dilla, Donuts, tant dans l’émotion qu’elles suscitent que dans leur forme fragmentée.

Tout au long de l’album, les paroles timides et de styles libres de Earl sont imprégnées d’un sous-texte fantomatique : le sang est une référence récurrente, les vers ont souvent pour sujet des allusions à la mortalité et à la mort, et il y a cette envie d’échapper aux pressions de la vie. « Peace to my dirty water drinkers / Ain’t nobody tryna’ get it clean / Ain’t nobody tell me I was sinking / Ain’t nobody tell me I could leave », déclare Earl sur le morceau d’ouverture « Shattered Dreams », caractérisé par des tonalités basses et chaudes. Ce morceau annonce la couleur du reste de l’album, qui, dans l’ensemble, lutte contre l’idée de faire face au départ, spirituel ou physique.

Au début de l’année, le père de Earl, le poète lauréat sud-africain Keorapetse Kgositsile, décède à l’âge de 79 ans. Earl a donc (naturellement) annulé des spectacles et s’est retiré de la vie publique pour faire son deuil. La voix du père de Earl apparaît à titre posthume dans « Possum », une chanson qui mêle ses paroles à celles de la mère de Earl, Cheryl Harris. C’est un hommage poignant, faisant partie du processus de deuil cathartique de Earl. Et ce n’est qu’une couche d’émotion dans un album qui s’avère être une compile intimiste, à l’ancienne, le tout minutieusement séquencé manuellement.

Earl est le producteur de Some Rap Songs, assisté par Black Noi$e, Denmark Vessey, d’Elsesser et de Shamel de la troupe d’art new-yorkaise Standing On The Corner. Les boucles soul et jazz sont enveloppées d’épaisses séries de sifflements statiques et ambiants qui imprègnent les pistes de sous-entendus tantôt chaleureux, tantôt étranges. Mais au-delà de l’ambiance de la production, c’est la façon experte de mélanger les 15 chansons entre elles qui confère à Some Rap Songs un sentiment aussi intime. Au début, les morceaux semblent se terminer brusquement –  mais une écoute plus attentive révèle qu’ils ont été associés avec de douces intentions.

Dès le début, « Red Water » est captivé par Earl qui répète un certain nombre de lignes encore et encore, donnant un effet de berceuse hypnotique. Puis, sorti de nulle part, un frisson de free jazz stop net le morceau et vous sort de l’état de confusion ; vient ensuite la commande a capella « We roam tundras », avant que « Cold Summers » ne commence, complétée par Earl en train de balancer un schéma de rimes venant tout droit du carnet de MF Doom : « The boy been gone a few summers too long from road running / Trunk full of old hunnids / Of course my old lover was scorned, we grow from it / Don’t tell me they don’t hunt us for sport / I chose substances / No cuddles, the bases is all covered. » Au milieu de la section, le gros volume statique supplante le nostalgique « Mint » au piano et vous conduit à « The Bends ». Le vaste sample vocal déformé de cette chanson cède ensuite la place au sombre et morbide « Loosie », avant qu’un extrait de la voix filtrée de Earl n’annonce le début du très expressif et réfléchi « Azucar ». Chaque progression apparemment soudaine est planifiée, liée à celle qui la précède ; tout cela dans le but d’améliorer l’expérience d’écoute.

Les courts couplets de Earl semblent être des idées inachevées ou à développer, mais c’est parce que les émotions que le rappeur exprime – le chagrin, la dépression et l’introversion – ne se prêtent pas toujours à être dispersées sur un format de chanson à trois couplets rigides. Les sentiments ne fonctionnent pas comme ça – et Some Rap Songs est un album qui veut que nous sentions quelque chose.

L’apogée de Some Rap Songs repousse les frontières. Après l’affluent « Possum », intervient « Peanut », une chanson sombre et désorientante dans laquelle la voix de Earl est déformée et fracturée. Il tente de codifier les émotions vers lesquelles il se dirige : « Flushing through the pain / Depression, this is not a phase / Picking out his grave / Couldn’t help but feel out of place / Try and catch some rays / Death, it has the sour taste / Bless my pops, we sent him off and not an hour late / Still in shock and now my heart out somewhere on the range. » Earl termine ensuite avec les mots « My Uncle Hugh », en référence à Hugh Masekela, trompettiste sud-africain et ami du père de Earl, décédé également cette année. Immédiatement, « Riot ! », piste instrumentale douce mais bluesy qui échantillonne Masekela, démarre. Puis une minute plus tard, la chanson bégaie et s’arrête brusquement. Tout à coup, ces chansons de rap ont un sens.


Earl Sweatshirt, Some Rap Songs (Tan Cressida/Columbia)

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