Le pianiste français a co-produit trois morceaux de When I Get Home, le magnifique album que vient de sortir Solange. Il raconte comment ce R&B sophistiqué a été ébauché par une poignée de musiciens en train de jammer dans une luxueuse maison dominant Los Angeles.

Avez-vous beaucoup écouté When I Get Home depuis sa sortie ?

Je l’ai écouté deux ou trois fois, du début à la fin, et je vais continuer de le faire de temps en temps, parce qu’il y a quelque chose qui se passe. Rien de narcissique. Je trouve juste que la fille est libre, elle fait des trucs tordus. Ce n’est pas de la variété. Même si je pense aussi que When I Get Home n’est pas Voodoo.

L’album de D’Angelo est supérieur à celui de Solange ?

Voodoo a marqué son époque, dans la mesure où son auteur était arrivé à un moment de sa carrière où il savait produire, chanter, placer les accords de Debussy et être parfaitement stylé, tout en ayant des gros abdos ! Mais j’aime beaucoup Solange et un morceau comme « My Skin My Logo », avec ses charleys de trap… Elle a tout compris. Ça me fait penser au premier album de Jill Scott, ce R&B stylisé et un peu intello. Voodoo a eu un impact dans le sens où on avait imaginé cette musique sans jamais l’avoir entendue comme telle. Alors que Solange est pile de son temps, sans être en avance.

Comment a-t-elle eu connaissance de votre travail, avant de vous inviter à jouer en première partie de ses concerts à New York et Oakland ?

Mon album Big Sun, sur le carnaval aux Antilles, sorti en 2015 et que je joue live depuis longtemps, a aussi une vie muséale. Il a fait partie de l’exposition EN MAS’ : Carnival and Performance Art of the Caribbean, en 2015, au Contemporary Arts Center de la Nouvelle-Orléans, dont la commissaire était Claire Tancons qui m’avait aussi invité à présenter Nola Chérie en 2008. Or, Solange habite à la Nouvelle-Orléans et elle a découvert mon travail comme ça. Elle m’a finalement contacté quand elle s’est rendue compte que mon batteur, Jamire Williams, qui joue avec des gens comme Herbie Hancock, a fait la même école de musique qu’elle, au Texas. Jamire et moi avons donc reçu un mail de Solange et son mec, Alan Ferguson, qui réalise des clips pour Beyoncé et Janelle Monáe. Elle et lui connaissent aussi par cœur – en profondeur, comme des musiciens – mon projet Indiamore, sur l’Inde – ça me touche. Voilà comment je me suis retrouvé à faire ses premières parties. Je travaille en confiance, comme avec Frank Ocean.

La collaboration avec Solange est-elle comparable à celle avec Frank Ocean ?

Ce n’est pas très différent. Dans les deux cas, on a affaire à des pop stars. Les conditions de travail sont luxueuses mais ce sont aussi des artistes sérieux, des gros travailleurs.

Comment vous a-t-elle proposé de participer à When I Get Home ?

Jamire et moi étions déjà aux Etats-Unis pour un concert et elle nous a contactés pour nous proposer de la rejoindre dans une immense maison qu’elle avait louée, avec une vue à 360° sur Los Angeles. Il y avait un Rhodes, une batterie, des tapis épais… Nous y sommes restés quatre ou cinq jours avec son ingénieur du son, son bassiste, un de ses claviers, son mari, son fils… On écoutait « Music for 18 Musicians » de Steve Reich, Minnie Riperton, et on bossait jusqu’à pas d’heure. Earl Sweatshirt et Flying Lotus nous rendaient visite – j’aime bien cette famille.

Quel était le processus ? On écoute de la musique, on jamme, on enregistre tout, puis on découpe ?

Le moment était bien articulé. Les professionnels de ce niveau savent organiser un écrin pour que la vibe, quand elle se présente, soit captée dans de bonnes conditions techniques. Tout était réuni pour que l’on produise une musique spontanée et sophistiquée à la fois. On jammait, on enregistrait, des petites compétitions apparaissaient entre qui proposait quoi… toujours dans un bon esprit. Dans un tel milieu, tous les musiciens jouent bien et l’ingénieur du son lui-même est évidemment très fort.

Que pensez-vous avoir apporté ? Votre travail sur l’harmonisation ?

Oui, j’imagine : des accords français du début du XXe siècle, ou des choses entendues chez Ennio Morricone. Même si ça fait longtemps que les Américains, notamment dans le R&B d’avant-garde, se nourrissent des musiques européennes.

Avez-vous eu des discussions qui ne soient pas directement liées à la musique ?

Quand on parle de musique, on parle de création, donc on parle de politique. Ça déborde forcément, même si on n’a pas abordé frontalement la situation des Noirs aux Etats-Unis, par exemple.

Savait-elle précisément où elle voulait aller ou attendait-elle qu’on lui fasse des propositions ?

Elle est très ouverte. Elle chante hyper bien, elle est calée, elle superpose ses voix avec l’ingénieur du son, elle connait son process et elle sait utiliser la matière qu’elle crée. Elle fait ça depuis qu’elle est petite. Elle a fait des remplacements dans Destiny’s Child quand elle était ado, elle connait tout de cette industrie. C’est une professionnelle.

Avait-elle déjà composé les chansons et attendait-elle des idées pour les orchestrer ?

Rien n’était arrêté. Elle voulait juste installer une ambiance pour créer avec la plus grande fluidité. A un moment donné, je me suis rendu compte qu’il fallait que l’on s’isole pour inventer des choses plus sophistiquées. Nous sommes descendus au sous-sol et je l’ai interviewée. Je lui ai demandé de parler d’elle : la rencontre de ses parents, des souvenirs d’enfance… J’ai enregistré cette discussion, puis je l’ai découpée et j’ai harmonisé des passages. Cela se retrouve, par exemple, sur l’ouverture du disque quand elle dit : « I saw things I imagined… »

Vous apparaissez comme co-producteur sur trois titres (« Things I Imagined », « Can I Hold the Mic », « Dreams »). Les avez-vous joués tels quels ou est-ce le résultat de découpages ?

C’est le fruit de collages, de parties qui s’emboitent, comme du Lego. Mais je suis content parce que je m’entends beaucoup sur l’album, même si je ne suis qu’une pièce du puzzle.

L’album reproduit-il l’ambiance qui régnait dans cette maison ?

En partie mais l’essentiel s’est fait ailleurs, en studio. C’est un autre monde. On sent l’ordinateur. Mais c’est magnifiquement bien produit.

La réussite de Solange est-elle de produire une musique sophistiquée en restant populaire ?

Oui et c’est aussi vrai sur scène. Je l’ai vue en concert et ça joue vraiment, ce n’est pas factice. Elle n’a pas besoin de l’ordinateur dont je parlais. Elle maitrise les essences de l’histoire du jazz. Comme Miles Davis, elle est capable de tout raconter avec une simple ligne de basse – c’est flagrant sur un morceau comme « Cranes in the Sky », sur l’album précédent. C’est stylé, grâce notamment au fait qu’elle écoute plein de choses différentes. Elle m’écoute même moi, c’est dire si elle est curieuse !


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