Le chef-d'œuvre mystique de Van Morrison est peut-être plus aimé que jamais. Cinquante ans plus tard, nous examinons de plus près son histoire, les nuances du jazz qui la traversent et les raisons pour lesquelles son mythe persiste.

Pour qu’un album soit considéré comme intemporel, il lui faudrait transmettre des vérités qui ne vieillissent jamais ; véhiculer une pertinence universelle. Pour Astral Weeks, cette pertinence est claire : l’album apparaît systématiquement en tête des tops albums de tous temps. Ses huit titres mystiques semblent formés de mémoires disparates et de rêves imaginaires, de l’enfance de Van Morrison à Belfast dans « Cyprus Avenue » et « Madame George », de visions éparses dans « Ballerina », « Astral Weeks » et « Slim Slow Slider » ou, romance naissante, assimilée à un paradis sur terre dans « Sweet Thing », « Beside You » et « The Way Young Lovers Do ». Ensemble, ils évoquent un monde mythique et étincelant qui se distingue du reste de l’œuvre de Morrison. En fait, l’album semble totalement déconnecté de la réalité. En tant que tel, le dire intemporel paraît inéluctable.

Les auditeurs se connectent à Astral Weeks grâce à ses images séduisantes, à la poésie de ses paroles et de son instrumentation. Mais comme avec un tableau impressionniste, il est souvent difficile de discerner exactement comment cet effet est obtenu. Le 50e anniversaire de sa sortie offre une bonne occasion de le regarder de plus près.

« Renaître »

L’histoire commence avec Morrison en fuite. Il a quitté New York pour Boston, échappant à un contrat d’enregistrement qui le liait à la mafia et le plaçait de ce fait au-dessus d’un baril d’explosifs. Le livre de Ryan Walsh, Astral Weeks : Une histoire secrète de 1968, nous plonge dans le monde de cette année là, parmi les tensions de la guerre du Vietnam, les assassinats de Martin Luther King et JFK, The White Album, Beggars Banquet et At Folsom Prison. En jouant sur la scène de Boston, Morrison a attiré l’attention de Bob Schwaid et Lewis Merenstein (Warner Bros). Son nouveau son, si éloigné de la pop-rock de  « Brown-eyed Girl », les a surpris. Selon Merenstein, il semblait qu’il « remontait dans le temps, pour naître de nouveau ».

Et en effet, cette idée de dérive à travers les fuseaux horaires est intégrée aux paroles de Morrison. La pièce maîtresse, « Cyprus Avenue », donne l’impression qu’il est coincé entre la mémoire et l’hallucination, rappelant son enfance à Belfast. Les lignes de basse acoustique se plient confortablement, formant un sillon pour les clavecins chatoyants en cascade. Elles coulent sans fin, de même que les images qui apparaissent et se désintègrent comme une nostalgie épisodique, trop momentanées pour discerner au-delà de leur forme. C’est là le mythe de Morrison : la femme avec « des rubans arc-en-ciel dans les cheveux » peut exister ou ne pas exister, mais son image passe à la vie de toute façon.

 

Il se peut que ce mysticisme inhérent ait nourri les mythes qui entourent l’album. Les histoires qui entourent Astral Weeks semblent souvent douteuses et floues. Par exemple, celle de Jane Planet (la petite amie de l’époque de Morrison) à demi remémorée, selon laquelle 20 000 $ ont été versés à Bang records dans un entrepôt abandonné pour la liberté musicale de Morrison. Ou cette anecdote peu claire d’une guitare qui lui aurait été brisée sur la tête par un homme en colère. Il semble approprié pour un album aux formes de narration libres de générer quelques mythes additionnels, qu’ils sonnent juste ou non.

Une facture jazz assaisonnée

Néanmoins, l’enregistrement commença à la fin de 1968 et Merenstein choisit à la main un alignement stellaire : Richard Davis, le bassiste qui jouait avec Andrew Hill, Eric Dolphy et sur de nombreux titres du label Blue Note ; le batteur Connie Kay qui avait soutenu Chet Baker et Miles Davis ; le guitariste Jay Berliner et le percussioniste Warren Smith Jr. qui ont tous deux participé à des sessions avec Charles Mingus. C’était une facture de jazz assaisonnée, loin de la réputation de Morrison en tant que chanteur de rock en herbe.

Mais le mysticisme a besoin de mystère et ce qui a été rapporté du comportement de Morrison au cours des deux sessions d’enregistrement d’Astral Weeks le dépeint comme un artiste énigmatique et distant. Davis ne se souvient pas avoir eu de conversation avec lui, alors que Connie Kay se souvient d’avoir été invité à jouer « ce que j’avais envie de jouer ». De plus, Morrison serait resté isolé dans une cabine d’enregistrement.

Mais ce groupe de musiciens qui n’avait jamais joué ensemble a réussi, par une étrange et fortuite alchimie, à atteindre un vocabulaire commun qui a toujours séduit les auditeurs – non pas à cause de ses qualités intangibles, mais plutôt par la façon dont la poésie nous y attire. Sur le titre éponyme, « Astral Weeks », les paroles se lisent comme un flux de conscience, s’aventurant dans les « viaducs de vos rêves ». Entre guitare à cordes pincées, flûte éthérée, cordes glissantes et tonalités riches et propulsives de Morrison, nous nous trouvons dans un « autre endroit », un lieu imprégné d’une beauté éphémère et d’un désir généralisé.

La naissance d’un mythe

Bien qu’il soit très apprécié à présent, l’album a passé ses trente premières années dans l’obscurité relative, en particulier par rapport à Moondance, l’album qui suit sur sa discographie. En effet, sur la compilation de Morrison en 2007, Still on Top – The Greatest Hits, aucune piste d’Astral Weeks n’apparaît. Tout cela alimente le mystère de l’album, mais l’artiste lui-même y est resté étrangement indifférent. À Rolling Stone en 1970, il a simplement prétendu que l’arrangement était trop « identique », qu’il le changerait s’il le pouvait.

Pourtant, pour beaucoup, ce qui fait le charme d’Astral Weeks réside dans le monde synthétisé, semblable à une bulle, qu’il crée. C’est une vision qui restera toujours inchangée, celle d’un artiste de vingt-trois ans débordant d’audace et de merveille. Sans tenir compte des règles, Morrison plonge profondément dans un territoire à moitié inconnu, sans harnais pour protection.

Cette sensation est plus évidente dans une ode radicale au fantôme composite de la seule et unique « Madame George ». C’est un voyage mélodique en spirale qui suit le « clicking, clacking » (le claquement) de ses « high-heeled shoes » (« chaussures à talons hauts ») tout le long des rues sombres et au-delà. Bien que nous soyons invités dans un monde inconnu, les images qui s’offrent à nos yeux semblent familières. Cela nous frappe avant que nous le sachions et le mythe apparaît – entre rock, folk, classique, jazz et psychédélisme, chatoyant devant nous.

 

*Toutes les citations sont tirées des paroles ou de :

Ryan Walsh’s Astral Weeks : A Secret History of 1968, published by Penguin Press

Clinton Heylin’s Can You Feel the Silence ? Published by Penguin Viking


Van Morrison, Astral Weeks (Warner Bros.)

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