« Vwa » emblématique et artisan éminemment politique du maloya, Danyèl Waro chante ce blues ternaire hérité des anciens esclaves à La Réunion dont il célèbre le métissage depuis près de 40 ans. A l'occasion du festival Sons D'hiver Waro l’insoumis est revenu pour Qwest TV sur sa créolité, ses combats militants au sein du Parti Communiste Réunionnais, ses années de prison, sa poésie, ses croyances, son amour de la terre et ses compagnons de route de Firmin Viry à Alain Peters.

Que signifie être un enfant, un Ti Blanc, à Trois-Mare en 1955 ?

C’était très sauvage, très beau. Rude aussi. Chez moi, on cultivait le maïs, on plantait les grains, les racines, les patates, manioc et pistache. C’était la vie des champs vraiment, avec un petit élevage, des poules, des cochons. Et moi, j’étais un travailleur comme un autre, un enfant comme un autre. Mon enfance s’est déroulée sous le signe de la rigueur. Le soleil tapait fort. Mais nous étions forts de cultiver ce qu’on mangeait, c’était un formidable apprentissage de la liberté à 600 mètres d’altitude avec mes frères, ma sœur et mes parents. Nous n’avions pas le droit de jouer. Mon père nous a appris la valeur du travail, à nous inscrire dans le temps : on avait conscience d’appartenir à un écosystème, on était à l’écoute des cycles de la nature, on mesurait la vie. Écolos avant la lettre vraiment ! Et puis on avait les mots pour dire la nature. Une vraie vie créole, au contact de la poésie du vivant.

Quelle relation aviez-vous avec l’école républicaine française ?

J’allais à l’école mixte en français. J’étais à l’aise, j’ai lu très vite. Je comprenais très bien, j’étais premier de la classe, un élève brillant. En ce temps-là, le créole était admis à l’école : les cours étaient dispensés en français mais on parlait créole dans la cour de récréation comme à la maison, c’était naturel, culturel, familial. La transmission passait par le créole de toute manière. Pour nous, celui qui se mettait à parler français faisait l’intéressant, zélé, il était moqué, fils d’untel ou z’oreille. Les créoles qui jouaient aux z’oreilles, on les appelaient les “zoréoles”. Au lycée, je n’ai rien foutu. L’école était un théâtre pour moi : par rapport aux corvées de la maison, c’était des vacances. Et puis j’avais besoin d’un public. J’étais gréviste, orateur, dialecticien, artiste, tout ce qu’on veut ! (rires)

Connaissez-vous un peu la généalogie de votre famille ?

Hoareau, c’est le nom propre le plus commun à La Réunion, avec Payet et Grondin. Un jour, une fan m’a offert mon arbre généalogique : chez moi, il y a beaucoup de “Ti Blancs”, c’est-à-dire des planteurs ou des ouvriers. Sur 800 000 réunionnais, il y a sûrement au moins 50 000 Hoareau ! Une grande famille. Mais il ne faut pas oublier que ces noms sont des noms d’hommes venus de France, de Bretagne, du Portugal, d’Angleterre… qui ont ensuite rencontré des femmes indo-portugaises, malgaches, africaines. Sauf que le nom des femmes ne reste pas ! Mais ces blancs n’ont pas fait d’enfants tout seul. La créolité, c’est le soubassement de La Réunion, qu’on le veuille ou non. Le peuplement de La Réunion s’est fait progressivement, il n’est pas question d’une colonisation brutale. Après 1700, les bateaux négriers sont arrivés avec des cargaisons d’hommes et de femmes, l’esclavage s’est mis en place peu à peu tandis que Les Gros Blancs ont investi massivement les plantations. A la différence d’autres îles, des Antilles notamment, de nombreux Ti Blancs, navigateurs, aventuriers, filles de joie ou miséreux ont débarqué à La Réunion. Certains se sont vus concéder des parcelles pour la culture du café, et s’ils n’étaient esclavagistes à proprement parler, ils étaient complices du système : ils avaient souvent un esclave à la maison, une femme en général, qui devenait leur femme. Nous sommes les enfants de cette histoire.


Regardez Danyel Waro : Aou Amwin au Festival Au Fil des Voix (2014) sur Qwest TV


Vous n’écoutiez pas spécialement de musique à la maison… comment est-elle entrée dans votre vie ?

C’est vrai, il n’y avait pas de musique chez nous, si ce n’est celle de la nature, celle des oiseaux. Mais un jour, mon père est rentré avec une radio, un petit transistor offert par un ami militant communiste. Avant ça, on l’écoutait seulement chez le voisin quand il y avait des cyclones. Mais mon père nous faisait écouter le bulletin d’informations, c’est tout. Pour nous, c’était magique. Quand on l’allumait le matin, il y avait toujours une version instrumentale de La Marseillaise pour nous rappeler qu’on était français, puis un petit séga ou une nouveauté. Plus tard, la télévision est arrivée chez les voisins : les émissions de variété, Guy Lux et compagnie. Mais mon enfance n’était pas gorgée de musique. Il y avait bien les planteurs d’à côté qui chantaient quand ils avaient bu un coup à la boutique. Et puis la musique de la kermesse, à l’école ou à l’église – qu’on fréquentait parcimonieusement, c’était la musique des orchestres, la musique en cuivre, le jazz comme on l’appelait. J’écoutais bien la parole du Christ ceci dit. J’étais attiré par les paraboles, le phénomène Jésus, un magicien ! Un héros littéraire. Pour nous qui étions dans le Parti Communiste, nous voyions Jésus comme un héros politique aussi. Il donnait une philosophie, un chemin de vie. Mais de manière générale, on entendait la musique plus qu’on ne l’écoutait.

Comment avez-vous rencontré puis apprivoisé votre voix, si centrale dans le maloya ?

J’aime chanter depuis petit. Chanter à tue-tête, gueuler dans les champs, à répéter à singer les ségas, les variétés françaises, les Charles Aznavour. C’est toujours valable aujourd’hui d’ailleurs, je chante tout ce qui me passe par la tête. J’aime chanter. Quand j’ai commencé à lire, je disais “Papammm”, “Mamammm”, une sorte de om̐ que je trouvais bien plus appétissant. Plus tard, j’ai découvert Brassens chez ma sœur qui avait des disques – j’habitais chez elle. J’étais attiré par ses paroles c’est évident, son humour aussi, et puis son regard sur les femmes, sur les rapports amoureux. Son anarchie aussi, son côté rebelle. J’avais envie de chanter, mais je n’étais pas chanteur.

En 1959, sous l’impulsion du Parti Communiste, Firmin Viry donne son premier concert au cinéma Le Rio à Saint-Denis. Aviez-vous conscience de l’existence du maloya à cette époque-là ?

Absolument pas ! Ces temps-là sont marqués par une grande répression. Firmin Viry peut raconter ça, quand il chantait, les voisins le dénonçaient, les gendarmes faisaient une descente et confisquaient les instruments. Les autorités qualifiaient le maloya de “tapage nocturne”. Le maloya appartenait au monde souterrain, il était hautement subversif. Caché car rejeté, le maloya représentait une culture, une couleur, une humanité non-acceptées. Une musique noire. Le séga lui, fait de musique noire et blanche avec des instruments européens comme le violon, la guitare, était plus “présentable”.

Comment expliquez-vous cette répression politique du maloya ?

Quand on parle de l’interdit du maloya dans les années 60, sous Debré notamment, on parle avant tout d’une répression politique justifiée au motif d’un décret de “non-attroupement”. Les autorités condamnaient ainsi le maloya parce qu’il réunissait des gens, des militants souvent affiliés au Parti Communiste. L’interdit du maloya, musique des pauvres, des africains, des malgaches, c’est un interdit d’humanité hérité de l’esclavage. Une annulation. Comme si les esclaves n’avaient pas d’âme ! L’esclave était évangélisé par l’Eglise catholique qui tentait de le mettre sur un chemin blanc. Et donc le tambour devenait le diable, la musique noire était le diable, le jazz aussi… Les cérémonies d’hommage aux ancêtres étaient considérées comme de la sorcellerie, des fêtes archaïques. Il fallait vraiment militer pour faire exister ce maloya : le montrer, réunir des troupes, organiser des kabars… En 1970, le Parti Communiste a gagné les élections et donné la force à Firmin Viry de recréer sa troupe familiale.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez découvert le maloya de Firmin Viry en 1970 lors d’un concert organisé par le PCR ?

J’avais quinze ans. J’étais aux premières loges de ce moment-là. Instantanément, j’ai été secoué, envoûté, mais je ne me rendais pas totalement compte de la puissance du maloya. J’y voyais surtout un intérêt politique. Malgré tout, j’ai tout de suite compris que c’était très important pour moi, que c’était la part charnelle, sensuelle, artistique qu’il me manquait. Après ça, j’ai singé Firmin Viry pour apprendre. Sans vouloir faire carrière, je voulais m’approprier la puissance du maloya. Firmin Viry était là, sur scène, avec sa famille, ils portaient des robes à fleurs, des jolies tenues folkloriques. J’étais dans la foule en bas et je me suis mis à danser. Tout seul. Les autres, très solennels, attendaient le discours de Paul Vergès, le Grand Camarade, le Grand Timonier.

Pour vous que représentait Paul Vergès, illustre fondateur du Parti Communiste Réunionnais ?

Ma mère et mon père étaient des communistes convaincus. Ma mère militait dans l’Union des Femmes de La Réunion et mon père dans le Syndicat des Planteurs. Paul Vergès, c’était un mythe : un jeune qui désobéit, poursuivi par la Sûreté de l’Etat parce qu’il demandait l’autonomie de La Réunion, très menaçant pour Michel Debré bien déterminé à éliminer toute opposition. Paul Vergès a vécu dans la clandestinité pendant 28 mois, il était recherché. Il s’est caché avec l’aide des militants. J’entends encore Vergès frapper à la porte, appeler mon père : “eh Camarade Georges” il disait ! A la barbe des flics, ils continuaient d’organiser des réunions. J’ai grandi de ce climat-là gamin, on s’occupait du journal du Parti Communiste, Témoignages… on était en plein dedans. Pour nous, Paul Vergès était un véritable héros. Dans la tête de beaucoup de gens, encore aujourd’hui, on ne touche pas à Vergès, on ne critique pas Vergès. Moi je le critique, parce qu’encore une fois, pour le pouvoir, il fallait avaler des stratégies purement politiques au détriment des idées, des idéaux. L’URSS, Mao, Lénine… ça représentait quelque chose pour nous tous. Ensuite, j’ai adopté le “Mourir Pour Des Idées” de Brassens (rires) : “mourir pour idées, mais de mort lente”. Au fur et à mesure, le Grand Soir, le Grand Drapeau, le Grand Timonier… je trouvais que ça ne voulait plus dire grand-chose.

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est pourquoi vous avez fini par vous éloigner du Parti Communiste ?

Je ne suis pas dans la tactique politique. Pour moi, il n’y a que le cœur qui compte et ça me gênait d’être mêlé à des combines politiques. Avec l’arrivée de la Gauche et de Mitterrand en France, le Parti Communiste Réunionnais a dévié. Il a arrêté de se battre pour l’autonomie de La Réunion alors que c’était notre mot d’ordre depuis 1959. En parallèle, Michel Debré faisait peur aux Réunionnais en leur disant qu’avec l’indépendance, ils deviendraient pauvres comme l’Île Maurice à côté ou Madagascar. Nous, on y croyait ! J’étais et je suis toujours pour l’autonomie. A l’arrivée de la Gauche, je me suis démarqué petit à petit et j’ai rejoint des groupuscules indépendantistes, plutôt nationalistes.

 

En 1975, vous refusez de faire votre service militaire obligatoire. Pourquoi ?

C’est une décision que j’avais prise quand j’étais petit dans les champs. Je me rappelle encore de l’endroit et du moment où j’ai dit à mes frères que je ne ferai pas le service militaire. Je devais avoir 10 ans, peut-être moins. Il y avait les guerres, du Vietnam et d’ailleurs… Je ne m’expliquais pas la nécessité d’être sous la coupe d’une quelconque autorité. J’étais déjà rebelle de toute façon.

Vous étiez conscient qu’en conséquence de votre insoumission, vous iriez en prison ?

Oui. Je connaissais le tarif. Mais je voulais vivre mon “non”, c’était très important pour moi. Ce qu’il faut comprendre de mon tempérament, c’est qu’à aucun moment je ne subis, je ne suis pas soumis. Avant de partir, j’en ai profité pour faire un premier kabar, pour m’en nourrir. C’était la première fois que je montais sur une scène. C’est le groupe de René Viry qui nous a accompagné. Imaginez : une bande de petits bonhommes, debout sur un podium, les mains derrière le dos, avec les deux petites chansons qu’ils viennent de composer. Nos chansons parlaient des grèves, contre la loi Debré, la puanteur des fosses… Nous avions joué une pièce de théâtre aussi, “Le Prêtre et l’Argent”. C’était le 27 décembre 1975.

Que s’est-il passé ensuite ?

Les gendarmes sont venus chez moi. Je me suis laissé embarquer avec le contingent le 31 janvier 1976. J’ai pris l’avion avec le maloya au cœur et au corps. Dans l’avion, j’ai fait mon tapage, mes turbulences, un caractériel total. Je suis parti avec une valise, zéro pull et zéro degré à l’arrivée à Paris. Je me souviens de la neige, de ma chemisette et de mes pieds nus dans mes savates. J’ai pris le train pour Vannes. Arrivé à la caserne, j’ai refusé d’obéir aux ordres de l’adjudant et j’ai fini en cellule avec d’autres punis, des cocos. J’avais un peu la pétoche, c’était la première fois que j’étais enfermé, avec des gars en plus. Ils étaient excités, curieux : “t’es là pour quoi toi ? qu’est-ce que t’as fait  ?” Et moi, timide, j’ai dit que je refusais de faire le service militaire. “Aaaah putain, mais alors t’es notre chef !” (rires). J’ai continué à faire du tapage à la caserne, les gradés ont tenté de me faire changer d’avis mais il n’y avait rien à faire. Alors les gendarmes sont venus me chercher pour m’emmener à la Maison d’Arrêt de Rennes. J’ai été affecté dans un nouveau quartier dédié aux déserteurs, aux fauteurs de troubles, aux insoumis, aux désobéissants.

Vous passez deux ans en prison : comment le Waro du “déor” vit-il l’enfermement, la promiscuité ?

Grâce au maloya, cette musique que je venais de découvrir et qui coulait en moi désormais, j’étais libre. C’est tout un univers qui venait de s’ouvrir à moi. Je suis allé en prison avec un joyaux de liberté, quelque chose de très fort qui m’a nourrit pendant ces deux ans de prison. J’étais très heureux. Je considérais la prison comme une retraite, une superbe occasion d’avoir du temps pour me définir et faire le point avec moi-même. J’avais décidé de refuser le service militaire donc je n’étais pas une victime, je n’avais pas de rancœur, aucun désir de vengeance ou de revanche.

C’est là que vous avez commencé à écrire.

Oui et beaucoup : à ma mère, mes frères et des correspondants à qui j’envoyais des textes et des poèmes. Pendant la promenade, j’avais rencontré Michel Macé, un insoumis à qui il restait six mois. Il m’a mis en contact avec tous ses correspondants. Je recevais des lettres, j’écrivais, j’étais abonné au Journal de la Réunion grâce à mes correspondants. J’étais un prisonnier de luxe vraiment, un prisonnier politique. Quand arrive mon procès le 4 juin 1976, me voilà, encadré par les gendarmes. Nos correspondants étaient là pour nous accueillir, des barbus-chevelus avec le look typique des résistants du Larzac ou contre le nucléaire. Quand ils ont vu l’estafette, ils se sont dit “merde, Hoareau n’est pas là”. J’ai levé la main et ils m’ont vu, le Ti Blanc, ils étaient surpris ! Ils pensaient tous que j’étais noir.

Parmi ces barbus-chevelus, il y avait Madeleine, à qui vous dédiez la chanson “Madlinn” en 1999…

Madeleine était là, c’est vrai. Elle avait vu un encadré, une brève dans Libération. Elle écrivait beaucoup aux prisonniers politiques depuis la Guerre, le genre de femmes à s’allonger sur des rails pour bloquer un train. Une vraie activiste. Elle m’avait écrit une très belle lettre avec l’emblème d’Amnesty International. Une belle écriture. Elle avait 75 ans à cette époque-là, une parisienne. Plus tard, j’ai voulu lui rendre visite mais c’était trop tard, elle était partie. Elle est morte à 91 ans.

Pour la première fois, vous écrivez de la poésie et en créole. Vous fixez cette oralité dans des textes compilés dans “Romans ékri dan la zol an Frans”, un recueil publié en 1978 (éd. Chemins de la Liberté) à peu près introuvable aujourd’hui.
De quoi ces textes sont-ils fait ?

J’ai toujours aimé jouer avec les mots, manier les idées. J’avais le maloya en moi mais en prison, je ne pouvais pas faire de chansons car pour ça, j’ai besoin d’espace, j’ai besoin de gueuler, j’ai besoin d’avoir la liberté d’expérimenter. Là, j’étais enfermé avec deux personnes dans une toute petite cellule. Donc j’ai écrit des textes plus ou moins poétiques : un premier jet de ma nostalgie, de mon île, du combat militant, de ce maloya qui m’habite, des images, des paraboles. J’étais à l’écoute de mes sentiments. Des rimes simples, des strophes comme ça sans refrain sans rien.

Toutefois dans Gafourn, votre première cassette (1987, Piros), il y a “Soweto”, un morceau que vous avez écrit en prison. Plus tard, vous chanterez aussi “Mandela” avec Tumi Molekane dans Aou Amwin. Quelle conscience aviez-vous des combats contre l’apartheid en Afrique du Sud ?

En prison, j’ai lu “Au Plus Noir de la Nuit” d’André Brink, ce romancier sud-africain blanc. Au début, mon texte s’appelait “Fé Noir dan Fé Noir”, la nuit dans la nuit en gros. J’ai lu ce roman en 77, alors que Steve Biko, le leader du Mouvement de la Conscience Noire, venait d’être assassiné. J’en ai fait une chanson plus tard. Le combat du Parti Communiste, c’était un combat local, mais nos luttes étaient reliées à celles des palestiniens, de l’ANC, des guérilleros d’Amérique Latine, des ouvriers français, des opposants à la guerre du Vietnam… on disait non aux bases américaines dans l’Océan Indien, non au racisme, à la ségrégation aux Etats-Unis. On était connectés. Ensuite, même en dehors du Parti Communiste, on a continué nos actions au sein de comités anti-apartheid. J’ai fini par aller en Afrique du Sud dans les années 2000 et c’était puissant.

 

Avez-vous hésité à rentrer à La Réunion après la kaz’ prison ?

A aucun moment ! C’était clair que j’allais rentrer. Pour le maloya.

Vous avez été au contact des gramouns du maloya tels que Firmin Viry, Gramoun Baba, Gramoun Lélé, Lo Rwa Kaf’… Que vous ont transmis les anciens ?

Le phrasé maloya. Le premier choc, c’est Firmin Viry et son kayamb : un modèle. Le maloya de Firmin Viry, c’est un maloya très lent, comme celui du Rwa Kaf’. C’est drôle d’ailleurs parce que quand des jeunes jouent avec lui, ils accélèrent, ils le poussent ! Moi j’ai hérité de sa lenteur. J’aime chanter lent car pour danser, c’est extraordinaire. (Il chante une rythmique, imite le kayamb).

De Firmin Viry, j’ai aussi appris la structure du maloya. Il ouvre ses morceaux sur des jolis airs, des romances françaises créolisées comme dans “Adélaïde” ou “Valet Valet” par exemple. Subitement et c’est magique, il chavire le rythme, casse la valse et la transforme en maloya. Je puise là-dedans depuis “Batarsité” et “Oté Larényon”.

Et puis le vocal, ce parlé-mélangé fait de malgache, de kaf, de malbar, c’est déjà chez Firmin Viry. Je me souviens d’une série de répétitions, avant de venir à Musiques Métisses à Angoulême en 91. Firmin Viry et Gramoun Lélé étaient un peu rivaux, dans la joute. Et moi, pour déranger, j’ai chanté le maloya en malbar. Ils ont démarré au quart de tour ! C’était extraordinaire. Ils m’ont reconnu comme leur enfant, leur fils spirituel, je faisais tampon entre les deux gramouns. La rapidité quant à elle me vient des servis kabaré, à la façon de Gramoun Lélé.

 

 

Et puis vous avez peu à peu donné corps à votre maloya.

Oui, un maloya fait de tout ce qui me compose. Les tambours malbars, la danse sur le sable, la marche sur le feu. Les sens en éveil. L’odeur de l’encens, du camphre qui brûle, le goût des cultes qu’on partage, la richesse sans prix d’être ensemble. Et puis les combats, toujours.

Les gramouns vous ont-ils aussi initié à la lutherie ?  

Non mais pour moi, c’était inenvisageable de ne pas fabriquer mes instruments. Quand je découvre le kayamb, je colle, je tresse, je couds. Le roulèr pareil, la peau de bœuf sur le tonneau… Je me démerde quoi, avec des tenailles, des pointes, des clous. Je suis manuel, j’ai grandi comme ça, dans l’idée qu’il faut être autonome le plus possible. J’en ai fabriqué un pour moi, puis pour un ami, puis deux. J’ai été éducateur pendant 2 ans à ma sortie de prison mais je me suis engueulé avec les formateurs et j’ai laissé tomber : je n’avais rien à faire là, c’était trop bien payé pour moi. Alors j’ai préféré couper la canne et fabriquer des instruments. C’était mal payé, je gagnais 3000 Francs par mois. Et je ne gagnais pas non plus d’argent en chantant : à mon retour de prison, j’ai chanté avec la Troupe Flamboyan, nous étions encore très militants.

Comment Hoareau est devenu Waro ?

Parce qu’on faisait de la politique en créole pour le créole, et ça c’était nouveau ! On faisait tout en créole. C’était un véritable combat pour la langue et notre identité. Je traînais avec Axel Gauvin, on militait pour les écoles en créole, on faisait des fanzines dans lesquels on écrivait des articles en créole, on organisait des animations. A ce moment-là, l’affaire des frères Adekalom a éclaté, nous étions plutôt dans ce type de luttes. J’ai décidé d’écrire mon nom en créole, sur les tracts d’abord puis sur ma première cassette, Gafourn. Mon nom est devenu une arme politique, militante. Avec mon nom partout, je venais déranger les mentalités. Mais quand on est lisse, obéissant, on est complice d’un système.

Dans “Trwamar”, vous sembliez en colère. Est-ce toujours le cas ?

Oui j’étais en colère parce qu’on se sentait rejeté. Quand tu dis que tu es pour le créole, on te dit que tu es contre le français. Tu dis préférence régionale, on te dit que tu es pour Le Pen. Tout de suite alors, c’est toi qui deviens raciste, exclusif, égoïste ou fermé. Alors que c’est l’autre, c’est-à-dire le français ou le pouvoir politique ou les administrations qui nous enferment et qui nous empêchent d’être nous-mêmes. Moi j’étouffais, j’avais envie de parler ma langue, de la chanter, de l’écrire. Le pire, c’est que les gens ont intériorisé ce conditionnement : réussir oui, mais en français. Aujourd’hui, c’est plus tranquille, les gens parlent davantage à leurs enfants en créole, parce qu’ils ont compris l’importance de la transmission. D’ailleurs de nombreux enfants à qui l’on a interdit de parler créole reviennent à leur identité, à leurs racines, avec un fort désir d’être en harmonie avec leur créolité.

Dans le courant des années 70 puis 80, l’avant-garde des musiciens se met à explorer de nouveaux horizons, une période très créative qui a vu de nombreux artistes tels Gilbert Pounia avec Ziskakan, Alain Peters, René Lacaille et Loy Erlich avec Caméléon, Jean-Claude Viadère… s’emparer du maloya, l’électrifier, le réinventer et le transmettre. Comment avez-vous vécu cette période de renouveau ?

Le renouveau du maloya a aussi apporté un renouveau côté rituel. Il y avait des musiciens, des instruments et le droit de jouer : on pouvait tenir toute la nuit ! Les préjugés aussi ont eu une nouvelle vie, les gens disaient “ah, on retourne en arrière, il faut aller de l’avant. C’est quoi cette musique de sorciers ?”. Les nouveaux ne voyaient pas l’intérêt de jouer un maloya arriéré, primitif comme ils disaient, avec seulement le roulèr, le kayamb et les chants. La musique boum boum ils l’appelaient. Ils ne comprenaient pas pourquoi ni comment on pouvait aller jouer le maloya dans un festival au Japon en 1990 avec Miriam Makéba, Doudou N’diaye Rose… Et puis pour certains musiciens, les servis kabaré n’étaient qu’un bon prétexte pour le rhum, la saoulaison, la partouze. Mais à force de donner à goûter le maloya, d’organiser des servis kabaré et d’expliquer, on a nettoyé les préjugés, réhabilité le maloya y compris dans les cœurs et les esprits des réunionnais. C’était si important pour moi que les gens voient l’essentiel : le maloya est une musique qui touche l’âme, qui touche le corps, qui raconte de l’humain et le spirituel. J’étais souvent invité chez Gramoun Baba en tant qu’apprenti pour les cérémonies qu’il organisait chez lui. J’étais tellement heureux de découvrir le phénomène de transe.

Vous entrez en transe vous ?

Non, même si quand je chante, je me transporte, je m’envoûte, je me tisane. Je vais au plus profond de moi-même. Mais je peux provoquer la transe.

Comment les studios se sont-ils ouverts au maloya ?

Le Studio Royal, tenu par André Chan-Kam-Shu, a été un endroit important pour ce démarrage. Il enregistrait déjà du séga et de la variété. Puis il a notamment enregistré la cassette d’Alain Peters sur les textes de Jean d’Albany. Un joyaux. Le studio s’est grand ouvert au maloya après : Jean-Claude Viadère a enregistré, Caroussel aussi. Nous, on était trop inexpérimentés encore. Il y avait le studio Piros aussi, c’est là-bas qu’on a enregistré Gafourn plus tard en 1987. Je n’avais jamais chanté en studio, je n’étais pas à l’aise malgré huit ans de scène. Mais nous avons enregistré ces neuf morceaux comme un patrimoine, des morceaux forts, des hommages pour fixer l’oralité, la transmettre.

Que signifie Gafourn ?

C’est un mot que ma mère utilisait beaucoup, il signifie loin, inaccessible, retiré, isolé. Pour moi, c’était l’idée de marron, du non-officiel. C’était mon mot pour mettre en lumière le maloya.

Vous a-t-on déjà reproché d’être blanc ?

Non, mais ça aurait pu. De toute façon, je viens déranger avec ma gueule, je dépareille totalement : le maloya est une musique noire et moi, je suis à la limite du z’oreille avec ma peau de rouquin. D’ailleurs, les gens qui m’entendent seulement chanter pensent que je suis noir. Un kaf sur un roulèr, c’est okay, c’est dans le sang, c’est normal, même s’il ne chante pas très bien. Si on ajoute une bouteille de rhum à côté, le tableau des préjugés est parfait : au-delà d’être dans sa culture, les esprits verrouillés diront que c’est dans sa nature. Mon salut, c’est d’avoir été dans le mouvement politique, d’être arrivé avec Firmin Viry dans le cadre du Parti Communiste.

En 1980, Ziskakan sort une chanson intitulée “Bumidom”. Aviez-vous conscience de la politique du Bumidom (Bureau pour le Développement des Migrations dans les Départements d’Outre-Mer), des campagnes de stérilisation, des avortements forcés et des Enfants de la Creuse à l’époque ?

Oui, on dénonçait la politique du Bumidom à l’époque, une vraie bataille pour l’abrogation de l’ordonnance Debré du 15 octobre 1960. Certains fonctionnaires mutés en France revenaient, faisaient des grèves de la faim. On a accueilli quelqu’un qui revenait après 45 ans ou 50 ans, il avait retrouvé sa famille. On l’a accueilli à l’aéroport, j’en ai encore des frissons. C’était bouleversant. Mais Debré fonçait, il avait tout pouvoir. A l’époque, même le Parti Communiste ramait pour dénoncer des choses comme ça. Aujourd’hui, la communication autour du fait politique n’est pas la même.

Mais pour le reste, c’était très secret. On savait que des enfants étaient placés, chez les frères ou dans des maisons de redressement, mais pas à ce point déplacés. C’est terrible.

À l’occasion des élections régionales de 1998, vous vous engagez en étant candidat pour la liste Nasyon Rényoné Dobout qui défend une plus grande place pour la langue créole. Pourquoi avez-vous attendu ce moment-là pour vous engager “officiellement” ?

Je n’étais pas leader là, je faisais de la quantité sur une liste aux côtés de Bertrand Grondin et d’autres. Je venais amener du poids pour faire exister cette parole. Mais ça n’a pas fonctionné pour moi, le groupe, parce que j’ai trop la parole libre et j’entendais trop de choses désagréables, racistes autour de moi. Je ne voulais pas faire de compromis et ça me rendait malade d’entendre des amis parler n’importe comment des comoriens, des z’oreilles… ça ne me satisfaisait pas. J’ai besoin de nuances, d’être cuivré. Ma place, c’était de faire ce que je sais faire : mes chansons, les partager avec une portée artistique, politique, défendre le mélange, la langue. La liberté, c’est quelque chose qu’on doit planter nous-mêmes. La liberté se cultive, voilà ce que m’ont appris Vergès, Gandhi ou Mandela.

Qu’avez-vous ressenti lorsqu’en 2009 l’Unesco épingle le maloya au Patrimoine Culturel Immatériel de l’Humanité, puis lorsqu’en 2014, le créole réunionnais acquiert officiellement le statut de langue régionale ce qui lui permet d’être enseigné dans les écoles et étudié à l’université de La Réunion ?

 Je suis plutôt indifférent à ça, pas très emballé en fin de compte. Je dis merci parce que c’est une reconnaissance, mais ça ne me touche pas plus que ça. Je n’en attends pas grand-chose. Ce qui compte, c’est que ceux qui les plantent, qui les sèment, continuent à les cultiver, à les aimer, à leur faire traverser le temps. Ce ne doit pas être une mode et ce n’est jamais acquis. Il n’y a pas de Grand Soir ! On les arrose chaque jour, comme la liberté, comme le maloya, comme l’amour, comme la vie. Les prix et les médailles, ça vient éclairer et c’est toujours mieux qu’un interdit ou une condamnation. Mais il ne faut pas être dupe.

Au début des années 90, vous faites la rencontre d’un homme qui donnera une dimension internationale à votre maloya : Philippe Conrath, votre producteur depuis vingt-cinq ans. Comment une telle relation s’est-elle tissée ?

Avant les années 90, je ne voulais pas quitter La Réunion, je n’acceptais pas de voyager, je n’étais pas prêt et je ne voulais pas faire carrière : je chantais pour le pays, je militais pour le maloya c’est tout. Pourtant en mettant un pied dedans, j’ai aussi découvert le plaisir de chanter pour des étrangers et pour les Réunionnais en France. C’est devenu important.

Philippe Conrath était journaliste pour Libération et avait fondé le festival Africolor. Il travaillait avec quelques musiciens mandingues à l’époque, des Maliens, Mory Kanté et Nahawa Doumbia notamment, et Ti Fock à La Réunion. Lorsque je l’ai rencontré, il apprenait le métier de producteur, tourneur et manager en même temps. Il est venu nous voir jouer à La Réunion. On a appris à connaître Philippe petit à petit, à ne pas le voir seulement comme un grand requin blanc. C’est toujours notre réflexe de voir le z’oreille ou le français qui s’occupe de nous comme un voleur ou quelqu’un qui nous exploite. C’est un réflexe de colonisé. Et puis on s’est apprivoisé, on s’est engueulé, on s’est aimé. J’avais confiance en lui et puis j’ai une assise dans la réalité : j’ai toujours travaillé, appris à ne pas être sur un nuage. Je ne voulais pas devenir la vedette qui, tout d’un coup, voyage en France et cherche à faire porter sa guitare par le manager, le producteur, le z’oreille. Je faisais le pont entre la réalité et les musiciens qui planaient encore un peu. Mais Philippe a vite compris que la bouffe, c’était très important pour les Réunionnais (rires) ! Philippe est droit et il nous a beaucoup conseillé, artistiquement et dans le rapport avec le public. Philippe Conrath, c’est quelqu’un sur qui on peut compter, il nous aide beaucoup à partager le maloya à l’extérieur. Et puis on est tous les deux issu d’une culture militante : il a fait mai 68, il était un de ces étudiants revendicateurs, un maoïste. On partage une culture politique. Philippe est devenu un ami. Après vingt-cinq ans de travail ensemble, nous sommes un vieux couple comme il dit souvent !

En acceptant de voyager, vous avez accepté de devenir professionnel en fin de compte, de faire carrière !

Oui… En 1993, Philippe Conrath m’a invité dans son festival Africolor. J’ai accepté l’invitation le 1er décembre 1993. L’année suivante, nous avons fait une tournée en bus-couchette avec Lobi Traoré, c’était la Caravane Africolor : on a fait près d’un mois de tournée, sillonné tout le pays pour 20 dates au moins à Cologne, en Belgique, Marseille, Nancy, Paris au New Morning… C’était notre première tournée “professionnelle”. Il y a eu l’île du Frioul pour les Nuits Blanches pour Musiques Noires, le Théâtre de la Ville à Paris en février 94… Et puis nous sommes partis faire une tournée en Afrique. Togo, Bénin, Niger, Burkina Faso, Mali, Sénégal, Ghana : l’accueil était formidable car les gens ressentaient le maloya comme si cette musique était un peu à eux aussi. Je me souviens, on est parti d’Abidjan avec deux chauffeurs qui n’avaient pas le permis, on est tombé en panne au Ghana, entièrement fouillé par les douaniers, sous un manguier au Mali. Une superbe aventure ! On dansait, on jouait aux capsules avec les gamins dans la poussière, on a rencontré des Touaregs avec leurs chameaux.

Après l’immense succès de Batarsité et ces nombreuses tournées, vous avez fait une pause et de manière générale vous vous éclipsez de temps en temps. Pourquoi ?    

C’est vrai qu’il y eu plusieurs années sabbatiques sur mon chemin. En 96, après une tournée au Burkina Faso et l’enregistrement de Foutan Fonker à Berlin, il y avait une trace alors j’ai décidé d’arrêter de voyager, de rester à La Réunion à vivoter, à chanter quand je voulais, de garder le plaisir. C’est ma manière d’éviter l’engrenage de la carrière. A La Réunion, mes musiciens ont fait leur propre groupe, on se retrouvait de temps en temps pour jouer, comme ça, en brigade volante. J’ai passé trois ans sans voyager.

Nous avons sorti Bwarouz en 2002 et en 2004, j’ai pris du temps de nouveau. Dans ce break-là, j’ai eu envie d’aller à la rencontre des planteurs de La Réunion pour soulever d’autres questionnements sur la façon de planter, de cultiver, sur le bio. Jusqu’au Cirque de Mafate, on a rencontré des apiculteurs, des gens qui font de la tisane, de la vanille, des plantes endémiques. On a joué gratuitement. Le souci de La Réunion, c’est qu’à cause de la monoculture de la canne à sucre, nous devons importer des choses que nous cultivions nous-même avant. On a pris un mauvais virage, c’est une mauvaise économie : gagner de l’argent pour acheter de quoi se nourrir et des produits qui viennent de l’extérieur en plus ! On consomme des tonnes de riz sans savoir même le cultiver. On attend le bateau seulement. C’est un manque d’autonomie et je voulais attirer l’attention là-dessus.

C’était un coup de cœur, c’était très important pour moi. C’est à partir de là qu’on a aussi mis en place l’association Kazkabar, pour amener les gamins à retrouver la nature, les arbres, les couleurs, à redonner du sens à leurs sens.

Au fil des années, votre chemin a croisé celui de quelques musicien.ne.s avec lesquel.le.s vous avez collaboré, Titi Robin et son bouzouki, les polyphonies corses d’A Filhetta ou encore Tumi Molekane de Tumi and The Volume… mais pour autant, il semble que vous ne soyez pas un grand adepte des fusions. Pourquoi ?

Quand les autres m’invitent, je suis flatté bien sûr. J’aime les rencontres mais moi je ne fais pas la démarche d’inviter un musicien parce que je ne me sens pas à l’aise : je ne connais pas bien la musique, je ne suis pas un fin technicien. J’ai répondu à quelques invitations, de Françoise Guimbert pour Sega La Pente en 1996, j’ai fait quelques collaborations avec Ti Fock, des plasticiens, un peu de théâtre… Et puis, en 2003, j’ai fait le disque Somminkér avec l’harmoniciste Olivier Ker Ourio qui m’a proposé de revisiter mes chansons avec les couleurs du jazz. C’était très difficile pour moi, c’est dur l’harmonisation ! J’adore le jazz, plein de choses, le blues aussi et ça s’entend dans mes mélodies et ma façon de chanter. Mais le jazz c’est particulier, c’est une structure, une façon d’être. La fusion avec le maloya n’était pas évidente, pour son batteur non plus d’ailleurs, le rythme ternaire… Chacun a ses limites, c’est une petite consolation ! Mais de manière générale, je ne pousse pas à la rencontre, je préfère lâcher ma voix dans un bœuf. Je préfère improviser.

L’improvisation est-elle l’expression d’un plus grand que soi pour vous ?

Quand on est bien, inspiré, on ressent la musique, on ressent le moment présent, c’est plus facile de lâcher la voix. C’est un bon état. Est-ce que c’est un état divin ? Peut-être. Quand je prépare une chanson, j’ai besoin de ce type d’états. Les trouvailles arrivent sans qu’on comprenne pourquoi, on patine un peu, on s’y remet le lendemain et quand on écoute le résultat on se dit : “comment j’ai fait ça ?”. C’est magique, comme si j’étais guidé, visité. C’est un moment de grâce. Quand j’ai envie de chanter, je chante et je ne réfléchis pas. Je suis comme un fou, tout seul avec moi-même. C’est un bien-être, un bonheur.

Avec Loy Ehrlich, Joël Gonthier, René Lacaille, Bernard Marka et Tikok Vellaye, vous enregistrez en 2003 Rest’La Maloya, un disque en hommage à Alain Péters, un musicien que vous avez bien connu et qui suscite depuis l’intérêt de nombreux artistes. De quel désir ce disque est-il né, près de dix ans après la disparition d’Alain Péters ?

Sur une idée de Philippe Conrath justement, après une soirée Africolor avec les anciens musiciens d’Alain et des plus jeunes. Enfin, amis plutôt qu’anciens musiciens parce qu’Alain n’avait pas de groupe véritablement constitué. Il jouait comme musicien de bal, un peu avec Caméléon… Sinon il vivotait, il faisait de la musique, de la fumette et la fête avec Loy Erlich, René Lacaille, les dames et les amis. Il faisait quelques interventions parfois : un poème d’Albany ou un concert où il dit deux fois le même poème parce qu’il a bu un coup de trop. Moi oui, je l’ai bien connu. Il a vécu un temps avec nous à la maison, on l’a aidé, entouré. J’entendais toutes ses chansons qui sont arrivées après sur la cassette Mangé pou le cœur en 1984. Alors Rest’La Maloya, c’est une manière de dire : ne t’en vas pas, enracine-toi, ne nous quitte pas et à notre tour, ne quittons pas le maloya, ne le laissons pas tomber.

Qu’a-t-il apporté au maloya selon vous ?

Au-delà du maloya, Alain a apporté de l’âme à l’âme musicale réunionnaise, un surplus d’âme. Alain est fait de séga, de maloya, de musique anglo-saxonne. Il écrit, il a les images, l’intellect, les paraboles. Un véritable poète. Il a plusieurs cordes à sa takamba ! (sourire)

Et puis Alain, il a la souffrance. Elle nourrit son écriture. La souffrance d’être emprisonné par l’alcool, la souffrance d’être aimé et désaimé en même temps. Malheureusement, son univers est fait de toutes ces choses. Ses chansons sont très belles, mais elles tirent aussi vers le fond si on ne fait pas attention, on plonge vite fait. Il n’y a jamais eu de concert d’Alain Peters, c’est ça le drame. Peu de gens le connaissaient à l’époque, mis à part les proches, les initiés. On a été nombreux à essayer de l’aider pour lui permettre de trouver son chemin, son orchestration. Mais l’alcool, le zamal et les problèmes bien enterrés dans sa tête… Il avait une très belle voix. Il connaissait la musique en plus ! Il enregistrait tout seul : il prenait des sachets en plastique en guise de kayamb, faisait de la guitare dessus puis la voix, double-voix. Il était très doué. Heureusement qu’il a enregistré Mangé Pou le cœur, la trace.

Dans quel état d’esprit avez-vous enregistré Rest’La Maloya en 2003 ?

On était très heureux. Il a fallu travailler un peu mais c’était magique. Chanter Peters c’est donner encore plus de force à Alain. C’était très important et on s’est fait plaisir.

Vous êtes un être politique Danyèl Waro. Cependant nombreux sont les titres qui laissent entrevoir votre être spirituel, qui apparaît encore un peu plus distinctement dans Monmon, votre dernier disque. En quoi croyez-vous ?

Je crois dans le vivant, l’amour, l’humanité, malgré tout ce qu’on fait de vilain. Le vivant est extraordinaire. Dieu est une fleur, les fourmis, les épines. Il faut s’émerveiller. S’émerveiller, c’est déjà être dans le divin. Le divin, c’est être ébloui, emporté, émotionné par une voix, une feuille, une forme, une odeur, un goût. Il faut garder les sens en éveil car malheureusement, on perd l’essence lorsqu’on perd les sens. Avec mon association Kazkabar, c’est ce qu’on dit aux gamins : ne restez pas devant l’écran plat, il est magique, attirant, mais il ne propose que la facilité du prêt-à-porter, du-prêt-à-manger, du prêt-à-penser. On ne mesure pas la vie avec ça. Faire partie de la nature, c’est être dans le divin sans être le dominateur qui veut aller toujours plus vite, sans être le maîtriseur qui veut contrôler l’homme aussi. C’est tellement extraordinaire le vivant : on a beaucoup de chance quand on vit, de voir la plante pousser, l’enfant grandir, d’avoir le charnel, l’amour, le sensuel. Nous sommes riches de cette magie.

Dans Monmon vous chantez aussi les mères, les femmes. Les Fanm Dobout !

La femme, la mère, sont présentes avant. En fait dans toutes mes chansons, ma mère est là, dedans, derrière. Mais c’est vrai que dans Monmon c’est du concentré. J’avais envie de souligner l’ingratitude des enfants ou de la famille autour qui mesurent pas l’importance de la mère. On renie les mères et les femmes dans le langage, on renie les noms, les appellations, la langue. J’ai voulu rendre hommage à la femme qui porte, le pilier, l’axe principal.

Et votre femme chante avec vous, pour la première fois.

Oui, une très belle présence vocale. Elle a écrit ses paroles pour “Karinm”, elle donne son penchant à ma définition de carême, elle dit son carême à elle, son rituel, son divin. Avec une voix fragile mais présente.

Si votre maloya est éminemment militant, vous avez de tout temps chanté l’amour aussi : dans “Voulvoul” par exemple ou “Veli”, et dans “Batarsité” où “ma touffe de thym c’est pour Florence, ma bien-aimée”… Pour vous l’amour fait-il partie du combat ?

L’amour, on ne peut pas argumenter, ça fait aussi partie du plus grand que soi. Mais pour être amoureux, pour faire exister l’amour, il faut se battre comme pour tout. Quand les gens ne sont pas de la même religion, de la même origine sociale… Moi je suis amoureux d’une z’oreille alors ! Longtemps, je n’ai rien su de l’amour à part une chose : une femme ne m’appartient pas.

Le lien entre la création poétique réunionnaise et les combats du peuple réunionnais est-il toujours aussi fort selon vous ?

Oui bien sûr, le moteur reste le combat. Il faut s’exprimer et travailler à sa liberté.

De Lindigo à Labelle, de Ann O’Aro à Zanmari Baré, de quel œil voyez-vous la nouvelle génération d’artistes qui s’est emparé du maloya ?

Le maloya se décline sous plein de formes et c’est tant mieux. Moi je représente une forme, une manière, un chemin, une place. Nathalie Natiembé, Christine Salem au féminin, Ziskakan à l’ancienne, et puis les jeunes, comme Ananda Péters, la fille d’Alain… ce n’est pas seulement du maloya, c’est le signe d’une jeunesse en ébullition, d’une abondance. Il y aura du triage de toute façon, toutes les graines ne peuvent pas être bonnes mais chacun vit sa chance à sa façon, et c’est très bien.

Avec le recul, êtes-vous particulièrement fier d’une chose ?

Je suis béni de toute façon, je suis heureux de pouvoir chanter ce que je veux, d’être aimé, entouré de ma famille, ma femme, mes enfants, les gens en général. Je suis bien servi. Que demander de plus ? Je suis en chemin de liberté, en chemin d’amour. C’est un beau cycle.


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