Cape irisée, frange mutine et peintures guerrières : c’est ainsi parée que Gaye Su Akyol dévoilait İstikrarlı Hayal Hakikattir, son dernier né, sur la scène du New Morning à Paris le 28 octobre dernier. Un excellent troisième album tout juste paru chez Glitterbeat Records dans lequel l’artiste stambouliote oppose surréalisme psyché-punk et rêves émancipatoires aux oppressions conservatrices. Rencontre.

Gaye Su Akyol est née à Istanbul en 1985, du bon côté du Bosphore : père peintre, oncle journaliste, famille mélomane et cultivée. Mais ce n’est pas parce qu’elle a grandi dans un environnement doux qu’elle n’a rien à dire.

Pour s’exprimer, cette ancienne étudiante en anthropologie a choisi l’art : la peinture, puis la musique, si possible underground. La sienne porte fièrement les couleurs d’une Turquie libre, créative et résistante. A la source, on trouve l’unique chaîne de télévision de son enfance et l’élégante voix maternelle qui lui font don du répertoire des chanteuses anatoliennes protestataires, Selda Bağcan et Müzeyyen Senar en tête, dont elle intériorise l’art du chant et de la révolte. Puis ado, elle devient vite accro aux disques de rock dealés en famille, se gorgeant des univers de Nick Cave, Nirvana ou Tom Waits, sans pour autant tourner le dos au rock psychédélique turc des années 60-70 ni à ses pionniers, de Cem Karaca à Barış Manço.

Audacieuse héritière en combinaison, Gaye Su Akyol s’épanouit aujourd’hui dans un langage musical vibrant, où les mélodies traditionnelles du saz et les motifs du chant s’allient à des basses sombres, des guitares surf et des claviers psychotropiques, invitant en outre sur İstikrarlı Hayal Hakikattir trompette, saxophone et beats électroniques.

Résister par le rêve

Le soir du concert, Gaye Su Akyol rappelait au public du New Morning que des journalistes sont emprisonnés parce qu’ils font leur travail. Ce dernier, conquis, approuve fort et chante en chœur tandis que la belle déploie les ailes de sa cape dans un déferlement de riffs conquérants dont l’énergie fait écho aux films de Tarantino.

La musicienne affirme depuis longtemps ses désaccords avec les politiques sévères menées par la Turquie d’Erdogan, l’impérialisme culturel et le durcissement des extrêmes. « Ce qui est difficile, c’est la pression du gouvernement sur la société civile. La Turquie n’est pas un cas isolé, il se passe la même chose en Angleterre et le Brexit, aux USA avec Trump, en Italie avec Salvini ou encore au Brésil avec Bolsonaro… Les gouvernements conservateurs prennent le pouvoir et fabriquent des ennemis extérieurs de manière à créer une unité patriotique artificielle. Cela n’engendre que peur et repli sur soi. Leurs manières sont répugnantes et fascistes, il s’agit là d’un jeu politique diabolique. Le plus triste, c’est que les gens continuent à les croire. Nous devrions être plus intelligents qu’eux, prendre le pouvoir et être libre. »

Comment résister ? Fossettes rieuses et regard affûté, Gaye Su Akyol confie s’être tournée vers la physique quantique et la philosophie grâce auxquelles elle a pu construire une pensée critique.
« Je résiste avec mon art. J’utilise mon art pour changer mes perceptions, et bien sûr, celles de ceux que je touche. C’est pour cela que j’ai intitulé mon album İstikrarlı Hayal Hakikattir, que l’on peut traduire par « le rêve cohérent est la réalité ». Je voulais proposer un contre-idéal à la dure réalité dans laquelle nous vivons et qui nous pousse à oublier nos rêves, nos fantaisies et la beauté de notre imagination. Alors moi, je contre-attaque avec la théorie quantique : en bref, si tu crois suffisamment fort en quelque chose, cela devient réel, non seulement dans ton esprit mais aussi dans le monde physique. Tous l’ont dit : Einstein, Kant, Spinoza, Nietzche… Picasso ! La clé : donner du pouvoir, de la consistance, à ses rêves.  »
Ainsi Gaye Su Akyol se joue-t-elle avec humour et poésie des défaillances du réel pour donner corps à une vision du monde qu’elle projetait déjà dans Hologram İmparatorluğu, l’Empire Hologramme, deuxième opus paru en 2016 qui l’a propulsé sur les grandes scènes européennes.

Endormir les loups

« Je suis ma propre super-héroïne », revendique celle qui a dû répondre à une convocation des autorités policières qui voulaient sonder l’auteure et le contenu de cette musique qui, si elle est avant-gardiste en Turquie, pourrait bien déranger. Si la jeune femme frémit à l’évocation de cet épisode, elle refuse de subir.

Pour endormir les loups, Gaye Su Akyol invoque des métaphores et le patrimoine mythologique turc en conviant la puissance féminine de la reine-serpent Sahmeran sur un titre, ainsi qu’aux grandes figures de son panthéon personnel comme Barış Manço, dont elle livre une très belle version du morceau « Hemşerim Memleket Nire » sur İstikrarlı Hayal Hakikattir.
«  Barış Manço demeure une figure très importante pour les Turcs. Lui aussi était un super-héros, un révolutionnaire, dans sa manière de s’adresser aux gens, de s’habiller. C’était un homme de télé, il passait son temps sur les routes pour donner la parole à d’autres cultures. Mais il était aussi un roi du rock psychédélique turc et là aussi il m’inspire beaucoup. Ses textes sont très actuels. »
Convoquer un totem, en appeler à sa force. Impossible alors de ne pas penser à la chanteuse-guitariste-rockeuse-militante Selda Bağcan, superstar nationale malmenée tout au long de sa carrière par les autorités, arrêtée plusieurs fois pour ses prises de positions sociales, féministes et antimilitaristes qu’elle chante sans détour depuis les années 70. « Selda Bağcan est une femme puissante, une influence majeure pour moi. Mais elle et moi sommes différentes, deux vagues dans le même océan. Je n’ai pas nécessairement envie d’aller en prison, mais je n’ai pas peur. On peut enfermer un corps, pas ses idées. Je me sens très libre d’esprit, éternellement. »

Avant d’enfiler son énorme doudou vintage en fausse fourrure, Gaye Su Akyol glisse qu’elle se réjouit de présenter İstikrarlı Hayal Hakikattir à Istanbul le 23 novembre prochain, « une date évidemment très spéciale », point d’orgue d’une tournée européenne qui l’a déjà amenée sur la scène du Womex aux Canaries, à Berlin, à Amsterdam ou Oslo. Vaste, le monde de Gaye Su Akyol ne manque pas d’horizons.


Gaye Su Akyol, İstikrarlı Hayal Hakikattir (GlitterBeat records)

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