Hermeto Pascoal, Music Man

Le multi-instrumentiste brésilien, qui tira un fil entre les traditions nordestines et Miles Davis dans les années 1970, vient d'ajouter quatre volumes à une discographie déjà pléthorique. Une œuvre aussi iconoclaste que sophistiquée, avec laquelle il est de nouveau en tournée, à 82 ans.

La toque universitaire (avec sa base ronde, son plateau et son pompon) semble être trop petite pour sa chevelure hirsute, mais Hermeto Pascoal finit par l’enfoncer sur son crâne jusqu’aux yeux. La facétie cache une authentique fierté. Le couvre-chef lui a été attribué en 2017, quand il a été élevé au grade de docteur honoris causa par le New England Conservatory of Music, à Boston, le plus ancien conservatoire privé des Etats-Unis, dont Dave Holland et Cecil Taylor ont fréquenté les amphithéâtres. Honoré par une institution des musiques savantes alors qu’il est un autodidacte réfractaire aux académismes, l’octogénaire ne se lasse pas d’exhiber son diplôme comme s’il venait d’avoir son Bac. Heureux comme un pape, avec sa toque sur la tête, sa vue basse et son air mutin. Après quinze années de silence discographique, Hermeto Pascoal a sorti l’an passé deux albums coup sur coup, No Mundo dos Sons (en quintet) et Natureza Universal (en big band), et a divulgué deux enregistrements inédits, Viajando Com O Som produit par Rogério Duprat en 1976, et un superbe hommage au forró enregistré en 1999, Hermeto Pascoal e sua Visão Original do Forró. Soit quatre exemples de ce qui constitue son génie – pour une fois, le mot n’est pas galvaudé – dont les expérimentations puisent leur eau à la source des expressions populaires brésiliennes, du jazz et de l’avant-garde. Une œuvre de la plus grande sophistication, dans la plus totale décontraction.

« Les vaches, les oiseaux et les travailleurs des champs ont été mon premier public »

Hermeto Pascoal est un gamin de 82 ans qui a passé toute sa vie à jouer avec ce qui lui tombait sous la main, depuis qu’il batifolait dans les forêts de l’Alagoas, un petit Etat du Nordeste, en écoutant la symphonie des rivières, du vent dans les feuilles et des pépiements. « Je suis un enfant, confirme-t-il sous sa barbe blanche. Ça a toujours été ma manière d’être, vraiment. J’ai commencé à jouer à Lagoa da Canoa, ma terre natale. Je fabriquais des instruments avec tout ce que je trouvais dans la forêt. Il n’y avait pas d’électricité à l’époque – elle est arrivée quand j’ai déménagé à l’adolescence – et c’est tant mieux. Avec elle, je n’aurais peut-être pas eu l’opportunité d’expérimenter tout ce que j’ai expérimenté. De même, j’ai toujours joué uniquement par intuition, puisque je n’étais en contact avec aucune musique, sinon celle des emboladas (des joutes poétiques ou satiriques généralement accompagnées au pandeiro, ndlr) qui se déroulaient sur le marché près de la maison. Les vaches, les oiseaux et les travailleurs des champs ont été mon premier public. Quand je jouais au bord du lac, les grenouilles venaient m’écouter. Parce que ma musique est totalement naturelle. La nature, c’est la musique ; la musique, c’est la nature. Il n’y a pas de différence. Tout est musique. Elle n’est absente d’aucun lieu, objet, individu. Je ne suis pas né AVEC elle. Je SUIS musique. C’est ce qui explique que je sois 100 % intuitif. De la musique, une famille comme la mienne et beaucoup d’amis, ça me rend heureux. La joie, c’est ça. »

Un musicien universel

Hermeto Pascoal est aussi né albinos, une « volonté de Dieu » dont il s’est accommodé en dépit des moqueries : « Ma mère me l’a toujours dit, je suis beau. Et je me trouve une bonne personne.  » Une anomalie génétique qui explique aussi ses troubles de vision, probablement compensés par une ouïe aiguisée. « Je vois ce que je dois voir, promet-il. Par exemple, je vois mieux les femmes que les hommes. Et la musique, je la perçois de toutes les manières. »

Flûtes, percussions, accordéon… Recruté à 7 ans pour animer des bals avec son grand-frère, il se fait bientôt remarquer pour ses talents d’improvisateur… Un peu trop, peut-être : « Les gens écoutaient un morceau et ils ne me croyaient pas quand je leur disais que je l’avais composé sur l’instant. Je leur expliquais ce qu’était l’improvisation mais ils pensaient toujours que je me moquais d’eux. Certains ont même menacé de découper mon accordéon avec un couteau si je ne rejouais pas le morceau exactement de la même manière : ils étaient persuadés que je le connaissais par cœur !  »

A 14 ans, toujours dans le sillage de son grand-frère, il rejoint Recife. La capitale du Pernambouc n’est pas encore la métropole tentaculaire qu’elle est devenue, et Chico Science, qui inventera le Mangue Beat, est encore loin d’être né. Mais la ville est déjà le réceptacle des folklores nordestins – baião, frevo, maracatu, côco – qui se dansent dans les forrós, les fêtes populaires. « Je suis la somme de ces traditions et de tout ce que j’ai emmagasiné depuis que je suis né, que ce soit le son du ruisseau ou la circulation des voitures. C’est ce que j’appelle la “musique universelle” parce qu’elle n’est pas fondamentalement différente de celles qui se pratiquent ailleurs dans le monde. Pour cette raison, je suis un citoyen brésilien mais je suis un musicien universel. »

Apolitique et optimiste

Adoubé par Sivuca, autre réformateur des musiques nordestines, puis relocalisé à Rio de Janeiro, Hermeto Pascoal a rejoint le Trio Novo (Airto Moreira, Theo de Barros, Heraldo do Monte) en 1966. Rebaptisé Quarteto Novo, le groupe éphémère n’a gravé qu’un seul album (Quarteto Novo, 1967) mais, en sertissant le baião d’arrangements savants, il a beaucoup contribué aux révolutions en cours. Le Brésil est alors sous un régime dictatorial mais une nouvelle génération de musiciens se dispute les faveurs des jurés dans les festivals de Música Popular Brasileira, retransmis chaque année en direct sur TV Record.

Celui de 1967 marque la fracture du passé et du futur, de la chanson sentimentale et du rock psychédélique. Dans une ambiance insurrectionnelle (excédé par les huées, Sérgio Ricardo brise sa guitare sur scène), le public acclame Elis Regina, Chico Buarque, Gilberto Gil (avec Os Mutantes) et Caetano Veloso. Mais le prix est attribué à Edu Lobo et Marília Medalha pour leur interprétation de Ponteio, sur des arrangements du Quarteto Novo et une introduction du flûtiste Hermeto Pascoal.

Le festival marque surtout l’avènement du Tropicalisme, un mouvement culturel avec des implications politiques, auquel Pascoal est resté étranger : « Ça n’a jamais été de la musique, assène-t-il aujourd’hui, malgré son amitié avec Caetano et Gil. Je ne critique pas, c’est la pure vérité. C’était de la mise en scène, du théâtre, mais les rythmes et les harmonies n’étaient pas beaux. Quant à la politique, je n’ai jamais pris position. Même pendant la dictature, je ne me souciais pas de ce contexte. Je jouais dans des salles pleines et, après le concert, les gens venaient me voir dans la loge  : « Grâce à Dieu, vous êtes venu nous faire sourire avec votre musique. »

Frapper Miles Davis en plein visage

Sa notoriété internationale a été assurée par sa collaboration avec Miles Davis, via Airto Moreira qui accompagnait le trompettiste sur scène à l’époque de Bitches Brew. Le percussionniste avait conduit Hermeto Pascoal à un concert de Miles, à New York.

« Ce fut une rencontre d’ordre spirituel, rembobine Hermeto. Quand nous nous sommes croisés dans les coulisses et il s’est arrêté pour discuter avec moi. Il avait 45 ans, il ne prenait plus de drogues, il faisait du sport, c’était une bonne période pour lui. En apprenant que j’étais musicien, il m’a invité chez lui. En arrivant, je lui ai dit  : “Je chante une note et tu vas vérifier que c’est bien un si bémol” – j’ai l’oreille absolue et je peux même faire ça avec un accord. Il est monté à l’étage où se trouvait son piano, tout en sifflant la note qui s’est évidemment avérée être un si bémol quand il l’a joué. C’est comme ça que je l’ai impressionné.  »

« Je ne suis allé chez lui que quatre ou cinq fois mais notre amitié était extraordinaire. On boxait ensemble. Avec mon regard de travers, mon œil partait d’un côté et, quand il revenait au centre, je le frappais en plein visage. J’en avais mal au bras. Un jour, un journaliste lui a demandé : “Après votre mort, comment aimeriez-vous être réincarné ?Miles a répondu : “J’aimerais être un musicien comme cet albinos fou.” » Hermeto joue du piano électrique et siffle sur l’album Live-Evil (1971), dont il a composé – sans être crédité – trois titres (« Little Church « , « Nem Um Talvez » et « Selim »).

Tout est musique

Avec o Bruxo (le Sorcier), la discussion achoppe sur son leitmotiv : tout est musique. Un animal, une plante, un paysage, un mouvement, un sentiment, une interview ? Musiques. L’instrument lui-même n’importe pas : il est connu pour jouer avec une théière ou un ours en peluche qui fait pouêt-pouêt, quitte à ce que cette exubérance malicieuse éclipse la profondeur de ses orchestrations et de ses compositions innombrables (de juin 1996 à juin 1997, il a enregistré un nouveau morceau par jour).

Il promet que rien de ce qu’il entreprend n’est prémédité – « la musique est mon seul guide ». De nouveau survolté, il vient de multiplier les concerts jusque dans les contrées reculées du Brésil, avant de visiter l’Europe en sextet. « J’ai un public universel, on se rencontre, on s’embrasse », se réjouit-il en ne se souciant ni de son legs ni de son devenir : « Ce que j’ai fait il y trente ans n’est pas moins actuel que ce que je fais aujourd’hui, et inversement. L’âme ne vieillit pas ni ne meurt. »

 


Hermeto Pascoal en concert :

  • July 6, 2018 : Sète, Worldwide Festival
  • July 7 : Porquerolles, Jazz à Porquerolles
  • July 8 : Vienne, Jazz à Vienne
  • July 10 : Paris, Petite Halle de la Villette

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