Kinkajous

« Au début on voulait partir sur une esthétique liée à la forêt amazonienne. En cherchant, on est tombé sur le kinkajou, et puis l’animal est mignon ! ». Un choix similaire n’a pas empêché Snarky Puppy de s’imposer sur la scène jazz, alors pourquoi pas ? L’histoire de Kinkajous est faite de contingences, une histoire de rencontres multiculturelles au cœur de la capitale britannique. Nous avons pu nous entretenir avec Adrien et Benoît, deux piliers de ce groupe dont le nouvel album Hidden Lines conjugue jazz, influences orchestrales et électroniques.

Deux français à Londres

Il existe une fascination historique des jazzmen pour la musique classique, de Bill Evans à Keith Jarrett. Peut-être à leur insu, les deux français de Kinkajous s’inscrivent dans cette tradition séculaire. Entrés dans la musique par l’apprentissage classique, Antoine et Benoît sont d’abord clarinettiste et percussionniste. Ce n’est qu’après plusieurs années qu’ils s’orientent vers le jazz et délaissent l’hexagone : « Je me sentais trop étriqué dans le classique, mais en France, le jazz c’est d’une certaine façon et pas d’une autre  », déplore Adrien. Il aura fallu migrer à Londres pour que les deux compères se rencontrent

Pour autant, ils insistent sur l’estampille britannique de Kinkajou, et on sent une pointe de lassitude à toujours devoir clarifier cet élément. Une fierté d’avoir percé dans la capitale anglaise ? Très certainement. «  Londres, c’est une ville dans laquelle il faut avoir la niaque sinon tu sombres », expliquent Benoît et Adrien qui vivent à Londres depuis près de 15 ans. Ils rigolent lorsque nous leur demandons s’ils se voient comme des survivants, mais ne démentent pas.

Cette complicité, on la sent commune à l’ensemble des membres du groupe : Andres, le bassiste colombien, Maria, l’italienne aux claviers, et Jack, le seul britannique de la bande qui officie aux synthés. « A Londres il y a un melting pot énorme, tous les gens avec qui tu joues ont des idées et des influences complètement différentes, mais on a tous la même vision en tant que groupe, malgré nos nationalités différentes  » indique Benoît, et Adrien de poursuivre : « Dès qu’on se retrouve, souvent on se demande ‘est-ce que tu as écouté le dernier album d’un tel’, donc on agrandit notre langage ensemble ». Au pays natal de la lingua franca, il n’est de communication plus douce que l’harmonie musicale.

Complexité et ressenti

L’harmonie, c’est aussi une certaine vision de la musique, en l’occurrence la musique orchestrale. Ce bagage musical transparaît explicitement sur le premier morceau de l’album, « Black Idiom Pt. 1 », mais Kinkajous procède tout autant du jazz, le point de rencontre de Maria, Andres et Benoît au London Centre of Contemporary Music, que de l’électro. Benoît se rappelle ses premières impressions à Londres : « Quand tu arrives, tu es impacté par la culture électronique, pas forcément écrite ni avec du sens harmonique, mais qui se base plus sur un feeling  ». Une manière d’appréhender la musique que le groupe a fait sienne.

Pour l’auditeur cartésien, la musique du groupe sera un véritable casse-tête. Les morceaux ne sont que bouleversements rythmiques et ruptures soniques. Il faut écouter « Dotah » et « Loke » pour prendre la mesure de cette tension. Moins rationnel que contemplatif, Adrien explique : « Moi je compte très peu, je n’ai aucune idée parfois de la signature rythmique  ». Il ne faudrait pas essayer de déchiffrer la matrice architecturale des compositions, au risque de désenchanter cette musique. Se laisser porter par le jeu des textures et le ressenti global, voici l’idée qui structure l’écriture. «  Quand on écrit on a des choses en tête, mais on essaie de faire de la musique simple sans essayer de complexifier, ce n’est pas une approche consciente. Le but ultime, même s’il y a des signatures rythmiques compliquées, c’est que les gens puissent bouger la tête  ».

Cependant, la structure de l’album prend soin de ménager le public. Le 4/4 de « Bear of Paradise » est bienvenu après plusieurs morceaux frénétiques. Porté par une douce mélopée, « On Hiatus » apporte aussi son lot d’apaisement : Benoît admet qu’il souhaitait avoir un morceau sans batterie. C’est que son jeu, loin d’émuler le métronome, contribue pleinement à l’expression musicale. « A chaque fois qu’on commence un morceau, on débute toujours avec une mélodie ou des accords, et quand je dois jouer en suivant les phrases, on se retrouve avec des choses très syncopées et intellectuelles. Ce que j’essaie de faire c’est de cacher la complexité des morceaux et de rendre ça plus fluide ».

Les lignes cachées

Il est bien question de fluidité avec Hidden Lines. Les titres de l’album, évocateurs ou mystérieux, sont une invitation à rentrer dans la philosophie qui sous-tend les compositions. Une philosophie temporelle d’abord, comme l’explique Benoît : « Dans la composition des morceaux, on essaie de jouer avec le ressenti du temps, d’amener des éléments d’illusions  ». Une philosophie de l’humain ensuite, car chercher une direction sonique, c’est chercher en soi avant tout. « Quand on écrivait l’album, c’était un travail de recherche de souvenirs, et ça s’est présenté sous la forme de réminiscences. Quelles sont les couches qui nous constituent, dont on n’est pas forcément conscient, et qui peuvent resurgir  ».

Une belle envolée dont l’intérêt réside dans sa transposition musicale. Les lignes cachées trouvent leur écho dans le jeu de Kinkajous, comme des couches musicales qui se frictionnent et se complètent. « Dotah » scénarise une conversation entre les synthés et les claviers qui s’agglomèrent sur « Jupiter » en un maelstrom futuriste. La polyvalence d’Adrien brille sur « Black Idiom » qui synthétise la créativité sonique du groupe, une alternance entre le son chaud de la clarinette basse en première partie du morceau et les invectives du saxophone par la suite. Benoît confirme l’importance du morceau : « On a ce son de synthé au début qu’on aime beaucoup, tu ne sais pas vraiment ce qui se passe, ça te rappelle des idées, comme un souvenir vague d’un instrument ».

Difficile de ne pas faire appel à des référentiels préexistants. Effectivement, la dynamique de Yussef Kamaal et les sonorités de BadBadNotGood exsudent tout au long de l’album. Des comparaisons flatteuses. Pour autant, le groupe reste lucide : « Il faut s’assimiler à d’autres comme référence pour vendre ta musique. Mais c’est frustrant quand on te compare, car on essaie vraiment de jouer notre propre musique. Pour le prochain album, notre plus grand plaisir ce serait qu’on dise simplement ‘ça c’est Kinkajous’ ». C’est tout le mal que nous leur souhaitons.

 

 

 

 


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