Au-delà des pures pratiques rituelles et des musiques traditionnelles, les divinités yorubas ont largement inspiré les musiques actuelles, entre effet de mode, fascination ou croyances profondément ancrées. Du jazz au hip-hop, de la house à la bossa nova, tour d'horizon avec Alice Coltrane, Metá Metá, Daymé Arocena, Princess Nokia ou encore Hugh Masekela... !

Fondée sur le culte des orishas, la religion yoruba réunit les croyances et les pratiques rituelles du peuple yoruba, originellement implanté au sud-ouest du Nigéria, au Bénin et au Togo. Parce qu’elles empruntent les routes de l’esclavage dès le 17e siècle, elles se déploient dans les Caraïbes et sur le continent américain où elle syncrétise avec les cultes locaux pour réapparaître sous des formes diverses : le candomblé au Brésil, la santería à Cuba, le vaudou à Haïti… Les croyances yorubas reposent sur l’équilibre voire l’alliance des hommes et de la nature, chaque élément étant incarné par un orisha, une divinité célébrée au cours de cérémonies rituelles et souvent honorée en musique : danses, chants et tambours accompagnent les prières. Un patrimoine cultuel et culturel qui ne manque pas d’inspirer de nombreux artistes qui, à leur tour, expriment leurs croyances, leurs racines ou leur fascination. Du jazz au hip-hop, de la house à la bossa nova, en voici quelques-un.e.s !

1. Alice Coltrane – « Galaxy around Olodumare », 1972

En 1969, la vie d’Alice Coltrane se transforme irrévocablement lorsqu’elle rencontre le guru indien Swami Satchidananda à New-York, élevant son cœur et son jazz modal déjà cosmiques à un tout nouveau degré de spiritualité qui dès lors transfigure profondément son œuvre, à l’image de l’emblématique Journey In Satchidananda avec le non moins mystique Pharoah Sanders. Paru en 1972, World Galaxy s’inscrit lui aussi dans ce registre des hautes sphères. En conviant notamment orchestre à cordes, timpani, tampura, harpe et orgue à ses célestes explorations, Alice Coltrane dévoile « Galaxy around Olodumare » composé pour le dieu des dieux yorubas, dieu du ciel aussi appelé Olorun, force suprême qui a conduit à la création de l’existence et de l’univers entier.

2. King Sunny Adé – « Ori Mi »

Retour aux sources du yorubas, au Nigéria, avec le pilier de la Jùjú Music, héritée des percussions traditionnelles yorubas : le guitariste et chanteur King Sunny Adé – descendant d’une famille royale yoruba – devient une star internationale en 1982 lorsqu’il sort Juju Music, un disque mêlant accents reggae, touches afrobeat et rythmes jùjú des Iya Ilu, percussions prédominantes plus sous le nom de “talking drums”. Là où Island Records aurait bien voulu faire du musicien le nouveau Bob Marley, l’œuvre de King Sunny Adé regorge de morceaux dédiés aux orishas yorubas, à l’image d’« Ogun » paru en 72, en hommage au dieu du fer et par extension dieu des cuivres, trompettes et trombones, ou de « Majo Bi Olokun » pour Olokun, très puissant dieu de l’océan. Et s’il jouera plus tard avec Stevie Wonder ou Tony Allen, c’est avec son groupe African Beats qu’il célèbre Ori, “la tête”, à la fois concept métaphysique et orisha de l’intuition spirituelle, de la conscience humaine et du destin.

3. Princess Nokia – «  Brujas »

« Être une sorcière est mon droit de naissance » déclarait Destiny Frasqueri aka Princess Nokia à Trax lors de la sortie de la mixtape 1992 en septembre 2017. Avec « Brujas », sorcières en espagnol, la jeune new-yorkaise originaire de Puerto Rico rend hommage à son héritage et à la culture de ses ancêtres nigérians. « Brujas » s’ouvre sur un chant traditionnel yoruba, une prière à Yemayá, déesse des eaux salées, divinité protectrice des femmes, mère des hommes et des orishas ici parée de voiles bleus, sa couleur traditionnelle. Le rap catégorique de Princess Nokia dénonce ici la stigmatisation des pratiques rituelles et l’oppression subie par son peuple : “don’t fuck with my energy !”.

4. Ibeyi « River »

« Quand je dis que je suis une fille de Yemojá et que Naomi est fille de Shango, ce n’est pas pour s’inventer une vie : c’est une croyance profonde, ancrée dans nos veines »  : nommant leur duo d’après l’orisha Ibeyi, « les jumeaux qui ont triomphé du diable avec la musique » selon la chanteuse cubaine Daymé Arocena, Naomi et Lisa-Kaindé Díaz composent avec leur identité. Initiées très jeunes aux cultes yorubas par leur mère puis de nombreux aller-retours à Cuba, les jumelles dévoilent en 2015 Ibeyi, disque premier plus qu’habité par les figures sacrées de la santería cubaine, dont Eleggua et Oya, en hommage à feu leur père, le percussionniste Miguel Anga Diaz. Dans « River », Ibeyi adresse une prière en yoruba à Oshun, déesse des rivières et des eaux vives, de la beauté, de la sexualité féminine et du renouveau. Ici invoquée pour laver leur âme, Oshun est souvent représentée en jaune… telle que l’incarne notamment Beyoncé dans « Hold Up » en 2016, puis lors des Grammy Awards en 2017 où elle célèbre sa grossesse en direct à la télévision avec plus de 30 millions d’américains.

5. Metá Metá – « Obatalá » et  « Osanyin »

En yoruba, Metá Metá signifie « trois en même temps ». Fondé en 1999, Metá Metá est issu de la foisonnante scène artistique de Sao Paulo et réunit la chanteuse Juçara Marçal, le saxophoniste Thiago França et le guitariste Kiko Dinucci. Le trio transcende les univers musicaux en fusionnant bidouillages psychédéliques, impros jazz, afro-punk saturé et chants sacrés traditionnellement adressés aux divinités du candomblé brésilien, où chaque orixa possède son chant et ses propres rythmes. Dans leur premier disque éponyme paru en 2011, Metá Metá honore la figure d’Obatalá, père des orixas, du monde et de l’humanité, dieu de la paix célébré pour sa sagesse, ici salué en douceur par les libres envolées de Thiago França et la voix aérienne de Juçara Marçal. En 2016, Metá Metá sort MM3, un troisième album conçu comme une réponse libertaire au chaos brésilien (s’ils avaient su) : le trio y glisse de nouveau quelques prières rituelles comme le belle « Obá Kosô » ou « Osanyin », en hommage au dieu guérisseur du panthéon yoruba.

6. OSHUN – « Sango »

Puisant leur inspiration dans la culture yoruba, Niambi Sala et Thandiwe forment OSHUN, en hommage à la déesse des eaux douces. Le but ? Partager sa divine omniprésence auprès du plus grand nombre : « ce n’est pas qu’une question d’ignorance, beaucoup de gens ont juste oublié d’où ils viennent », confiaient-elles en 2015 lors de la sortie d’ASASE YAA, mixtape nommée d’après la déesse de la fertilité sur Terre. Basé à New-York, ce duo atypique s’exprime en Iya-sol, métissage très personnel de leur univers spirituel, de néo-soul et de hip-hop. Dans « Sango », OSHUN en appelle à Xangô, dieu de la guerre, du tonnerre et du feu : dénonçant la servitude psychologique dans laquelle s’inscrivent, selon elles, un trop grand nombre de femmes, elles semblent les inviter à puiser dans la colère de Xangô la force de s’émanciper. Côté classiques, on trouve également de superbes hommages à Xangô au Brésil dans la bossa nova de l’illustre Joao Donato, ou en Argentine, dans le tango incandescent d’Astor Piazzolla… 

Astor Piazzolla feat. Gerry Mulligan – « Deus Xango »


Regardez Piazzolla ! ONJ – Live at Paris Jazz Festival, sur Qwest TV


Joao Donato – « Xangô é de Ba » 


Regardez Joao Donato – Live au festival Banlieues Bleues, sur Qwest TV


 7. ÌFÉ – « Umbo (come down) » et « Prayer for Oduduwa (Para Merceditas) »

ÌFÉ est un collectif de musiciens, chanteurs et danseurs réunis autour d’Otura Mun, d’abord connu sous le nom de DJ Nature. Installé à Porto Rico depuis 1999, l’américain est devenu babalawo, un prêtre capable d’interpréter les oracles d’Ifa, en parallèle de sa carrière musicale. Issu du premier album d’ÌFÉ, IIII+IIII, « Umbo (Come Down) » dévoile une prière au vocoder faisant appel aux forces bienveillantes des orishas : « Drop it to the sound… Come Down, Come Down ! That place is your home… » chante-t-il en référence à Olokun, dieu des océans menaçant d’engloutir le monde s’il n’y avaient Obatalá et la musique pour le calmer. Dans le même disque se trouve « Prayer for Oduduwa (Para Merceditas) », une prière chantée en yoruba par l’artiste portoricaine Yarimir Cabán sur les beats et nappes planantes d’Otura Mun. Si ÌFÉ s’est nommé d’après d’Ile-Ifé, ville nigériane au cœur de la mythologie yoruba et pourtant bien réelle, Oduduwa n’est autre que son tout premier roi, déifié après sa mort, orisha de la solitude et des mystères des ancêtres.

 

8. Daymé Arocena – « Eleggua »

« Mon amour de la santería est venu par la musique. Et au final, ma religion, c’est la musique. Je me sens tout à fait possédée, quand elle pénètre mon corps  » expliquait la jeune chanteuse cubaine Daymé Arocena à Libération lors de la sortie Cubafonía en 2017 sur Brownswood Recordings, le label de Gilles Peterson. Femme de tête très attachée à la Santería, Daymé Arocena propose une entrée en matière des plus spirituelles en ouvrant le disque avec « Eleggua », divinité gardienne du destin, de la chance, des routes, des carrefours, des passages… c’est à lui que sont dédiées les premières prières chantées lors des cérémonies yorubas. Si cet album est conçu comme un hymne à Cuba entre racines africaines et traditions jazz, Daymé Arocena ne s’empêche pas pour autant d’emprunter des chemins plus inattendus… house par exemple, sur cet excellent « Yambu (Sacred Rhythms Mix) » aux côtés de Joe Claussell.

9. Osunlade – « Cantos a Oshun et Oya »

L’insaisissable producteur américain Christian Carlos Warren, plus connu sous le nom d’Osunlade, fait de sa musique une expérience spirituelle, un instrument initiatique. Élevé à Saint-Louis (Missouri) dans la plus stricte tradition baptiste, Osunlade devient babalawo, prêtre initié au système de divination Ifa, après avoir trouvé dans les cultes yorubas la juste expression de ses croyances semant, dès lors, de nombreuses prières deep house au fil de sa carrière à l’image de titres comme « Oshun’s Arrival » en 1999, paru sur son label justement nommé Yoruba Records ou « Obatala Y Oduduwa » en 2002. Combinant chants sacrés, pulse house et rythmes rituels, Osunlade produit « Cantos a Ochun Et Oya » en 2001, en l’honneur de la déesse des eaux douces et d’Oya, orisha du vent, de la tempête et des cimetières, déesse du fleuve Niger. Oya est également la seule orisha féminine guerrière, au caractère violent et impétueux.

10. Skip & Die – « Mami Wata »

Très populaire dans les cultes vaudous – nés de la rencontre des cultes traditionnels yoruba, fon et éwé – des cérémonies éwé d’Afrique de l’Ouest aux fêtes caribéennes, elle a des noms différents des deux côtés de l’Atlantique : Iemanja à Haïti, Manman Dlo en Guadeloupe… Déesse-sirène et femme très puissante, Mami Wata apparaît souvent accompagnée d’un serpent enroulé autour d’elle. Célébrée par de très nombreux artistes tel.les qu’Eric Bibb, Toto La Momposina, Sergio Mendes ou encore Hugh Masekela, elle renaît ici à la faveur dans les vibrations psychées des Cosmic Serpents de Skip & Die en 2015. La sud-africaine Cata.Pirata et le hollandais Jori Collignon lui offrent une cérémonie aquatique faite de chœurs hypnotiques, de paillettes et de samples de grenouilles dans la langueur synthétique de la rasteirinha brésilienne.


Regardez Hugh Masekela – Live at Paris Jazz Festival, sur Qwest TV


 


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