Grandi dans le Minas Gerais, cofondateur du Clube da Esquina à Belo Horizonte, le chanteur et compositeur a contribué à inventer une Musique populaire brésilienne (MPB) sophistiquée, tout en étant adoubé par la crème des musiciens internationaux, Wayne Shorter en tête.

Le quartier de Santa Tereza, à Belo Horizonte (capitale du Minas Gerais, au sud-est du Brésil), articule des ruelles aux maisons anciennes autour de la place Duque de Daxias. Dans les années 1960, la colline fut l’épicentre de l’animation bohème avec ses bistrots, ses restos et ses musiciens de rue. Certains avaient pour habitude de se réunir à l’angle des rues Paraísopolis et Divínopolis, parées de palmiers et de bougainvilliers. Leur groupe prit le nom de Clube da Esquina, le club du coin de la rue. Tous âgés d’une vingtaine d’années, ils avaient pour noms Lô et Márcio Borges, Fernando Brant, Marilton, Beto Guedes, Flávio Venturini, Wagner Tiso, Toninho Horta, Tavinho Moura… et Milton Nascimento. Depuis leur coin de rue, ils ont conquis le Brésil puis le monde.

La voix de Milton Nascimento exprime une douceur qui contraste avec les douleurs auxquels il fut originellement exposé, depuis sa naissance à Rio de Janeiro dans le quartier de Tijuca – comme Jobim, Jorge Ben et Tim Maia. Sa mère, une employée domestique démunie, quittée par son premier amour alors qu’elle était enceinte, est morte toute jeune de la tuberculose. Milton avait 2 ans. Recueilli par ses grands-parents, il fut finalement adopté dans une famille aimante, classe moyenne, cultivée – le père est professeur de mathématiques et homme de radio, la mère chante et joue du piano qu’elle a appris auprès de Heitor Villa-Lobos. L’enfant grandit alors à Três Pontas, dans le Minas Gerais. Né à Rio, il n’est pas Carioca mais bien Mineiro. Pas de la mer mais de la terre pétrie de folklores rustiques et de chants de travail, contrastant avec les futilités balnéaires. « Mon premier partenaire fut l’écho des montagnes du Minas, racontera-t-il. Quand j’étais enfant, je m’amusais beaucoup avec ça. C’est là que j’ai découvert ma musicalité. Et l’écho est un élément toujours présent, aujourd’hui, dans mon chant. » A Três Pontas, Milton noue une complicité – jamais démentie dans sa carrière – avec le pianiste Wagner Tiso qui habite la même rue. Le duo colle ses oreilles à la radio : sambas, prémisses de la bossa nova, boléros latino-américains, rock’n roll naissant, chanson française ou italienne… Le chanteur (et guitariste) façonne sa voix en écoutant les divas des années 1950, de Doris Day à Yma Sumac, puis Ray Charles au moment de sa mue.

Après avoir monté plusieurs groupes de bal, Milton – qui veut suivre des études en économie – et Wagner déménagent à Belo Horizonte, en 1963. Mais en arrivant dans la grande ville, le chanteur est effrayé par la qualité des musiciens locaux. Il dit à son camarade : « On rentre à Três Pontas, on doit tout réapprendre, on a tout faux ! » Au contraire, il a tout juste parce qu’il a développé, dans sa bourgade arrosée par les ondes radiophoniques, une personnalité vocale et un sens mélodique qui font toute la différence. Dans la bande du Clube da Esquina, dont les intégrants théorisent une pop brésilienne moderniste, sous l’influence prépondérante des Beatles, il sort du lot. Tout comme Tom Jobim et João Gilberto avant lui, le compositeur fond les avant-gardes exogènes dans le patrimoine brésilien, particulièrement la sophistication du jazz – il est fan de Miles Davis et forme un trio qui tourne en enregistre au milieu des années 1960. Milton adopte la musique modale, le chromatisme, les accords de quarte comme McCoy Tyner, la polyrythmie… et signe une ribambelle de chansons pour Elis Regina, sa première interprète et sa muse (il disait ne composer que pour elle) : « Canção do sal » en 1966 puis « Maria Maria », « Morro velho », « Nada será como antes »… Avant sa mort en 1982, elle préparait un nouvel album sur lequel devaient encore figurer deux nouvelles chansons de Milton Nascimento.

Enregistré en 1967 avec le Tamba Trio, une formation carioca aux concepts novateurs, le premier album du chanteur, Travessia, marque les esprits. Avec Edu Lobo notamment, et parallèlement au Tropicalisme des Bahianais Gilberto Gil et Caetano Veloso, Milton contribue à définir la Musique populaire brésilienne (MPB) en convoquant non seulement les esthétiques urbaines (samba, bossa nova) mais aussi celles des campagnes nordestines et des forêts amazoniennes, tout en dialoguant constamment avec la poésie contemporaine – Fernando Brant est son fidèle parolier. En 1968, les arrangements d’Eumir Deodato, sur l’album Courage enregistré aux Etats-Unis, pousse un peu plus loin les ambitions de sa génération (tous ces artistes sont nés au début des années 1940). Même au sein du Clube da Esquina, l’émulation est intense, comme en témoignent les deux albums (1972 et 1978) qui portent le nom du collectif. Le tout en pleine dictature militaire. Jamais contraint à l’exil, Milton a régulièrement affronté la censure et les textes de Fernando Brant furent souvent engagés, même si les messages devaient filer la métaphore pour détourner l’attention.

L’enchaînement magistral des premiers albums, jusqu’à Milagre dos Peixes en 1973, ne pouvait pas échapper aux oreilles affûtées de Wayne Shorter. Le saxophoniste a collaboré avec Milton sur un album culte, Native Dancer (1974), qui croise le jazz rock et la MPB, les pianos de Wagner Tiso et Herbie Hancock, la plus stricte exigence et la plus belle poésie, sur des compositions dont « Ponta de Areia » qui inspirera ensuite de nombreuses versions, notamment chez Earth, Wind & Fire et Esperanza Spalding. Son compagnonnage avec le jazz passe notamment par des collaborations avec Sarah Vaughan, Pat Metheny, Manhattan Transfert et, en France, avec les frères Belmondo. Même intérêt dans le domaine de la pop, de Paul Simon à Sting en passant par Peter Gabriel. Les années 1980 marquant la fin de la dictature (sa chanson « Coração de Estudante » fut un hymne démocrate en 1984), Milton Nascimento a épousé la cause écologiste, notamment sur l’album Txai (1990) qui prend la défense de l’Amazonie.

Adulé par le public brésilien, adoubé par la crème des musiciens internationaux, Milton a pourtant conservé un pied en retrait, peut-être parce qu’il dût composer avec des problèmes de santé et une timidité maladive. Sa trajectoire artistique n’a pas dévié, enracinée dans le Minas Gerais, inspirée par la fréquentation des muses et des poètes, illuminée par une voix miraculeuse – elle est intacte sur son EP de 2018, A Festa (Universal Music). On l’appelle Milton, parce qu’il n’y en a pas deux.

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