You’re The Man est en même temps le plus grand album Soul « perdu » de tous les temps et comprend une poignée de sessions aussi fascinantes qu'incohérentes de la part du « Prince Héritier de la Soul », Marvin Gaye. Ses contenus sont époustouflants, et constituent un document indispensable des mois prolifiques de Gaye à la suite de la sortie et du succès transcendant de son album précédent, What’s Going On?

Il existe une raison pour laquelle Marvin n’a pas rendu ces morceaux publics, hormis le titre éponyme « You’re The Man », un single sorti comme un coup de semonce lancé au-dessus de l’opinion publique après le succès inattendu de What’s Going On. Gaye devait sentir peser sur sa conscience politique en pleine évolution les attentes du monde entier, comme une exigence de produire une suite à What’s Going On qui soit à la hauteur, ou même qui dépasse l’urgence, la pertinence et le groove de cet album, qui avait placé la barre de la Soul à un niveau qui n’a perdu ni de son urgence ni de sa pertinence au fil des années. Ce n’est donc pas surprenant que, pour beaucoup, il représente LE plus grand album Soul de tous les temps.

You’re The Man est un album concept construit à partir du single portant le même titre, et des sessions enregistrées entre Détroit et Los Angeles. Tout au long de ces dix-sept morceaux – ce qui, reconnaissons-le, est bien trop long et désarticulé pour pouvoir être considéré, en 1972, comme une production Motown en bonnes et dues formes – Marvin alterne entre différents styles, producteurs, synthétiseurs, côtes et types de beuh, en essayant de trouver le son approprié sur lequel fonder son prochain album, très attendu.

Ce son, il avait cru l’avoir trouvé avec la seule chanson parmi tous ces morceau qui a effectivement été rendue publique en 1972, « You’re The Man Parts 1 & 2 », co-écrite par Marvin et Kenneth Stover, qui a été choriste sur What’s Going On et qui a écrit le premier jet du single suivant de Marvin, « Let’s Get It On ». On y trouve un refrain avec des effets wah-wah et aux accents de latin-funk, avec des paroles explicitement politiques, qui exposent littéralement un projet économique adossé à un groove latin-funk : « “we don’t wanna hear no more lies about how you plan to economize / we want our dollar-value increased, and employment to rise / the nation’s taxation is causing all of this inflation.” » [On ne veut plus entendre de mensonges sur comment tu veux faire des économies / on veut que notre pouvoir d’achat augmente et que le chômage baisse / c’est les taxes imposées par l’État qui causent cette inflation]. Cette revendication politique, il l’a pleinement assumée, surfant sur la réussite critique et commerciale de What’s Going On qui boostait son ego, tout en repoussant les limites de la musique populaire, de telle sorte que l’attention de ses auditeurs tourbillonne dans l’ivresse des jours qui précédèrent le scandale Watergate.

« You’re The Man » s’est hissé à la 7e position du classement R&B des ventes, mais a déçu en n’atteignant que la 50e position du Billboard pop chart, et Gaye s’est donc empressé de se retiré du projet. Il est raconté que Marvin a considéré que cette performance médiocre dans le classement pop était une indication de la manière dont le concept pouvait être reçu, et qu’il s’est tourné vers le projet plus personnel de la bande originale du film Trouble Man, véritable blaxploitation, laquelle bande originale fut le premier de deux albums pour lesquels Gaye a tout écrit et produit (l’autre étant l’indémodable In Your Lifetime en 1981). Manifestement, il attendait l’inspiration et la concentration qui vint à lui sous la forme de sa nouvelle muse, Janis Hunter, qui, avec son nouveau pied-à-terre à Los Angeles, fut la source créative de son album suivant, iconique : le charmant, voluptueux, sexy et enivrant Let’s Get It On, sorti l’année suivante, en 1973. Ce choix fut le bon. Ces deux albums, deux réussites consécutives qui ont cartonné, figurent parmi les plus grands exploits de la pop, allant littéralement du sacré au profane ou, pour le dire mieux, de la salle de presse à la chambre à coucher, du public au privé.

Suffisamment de contenu avait été enregistré à l’époque pour un album à part entière composé des collaborations de Marvin Gaye avec les auteurs-compositeurs connus sous le nom de « The Corporation » (Freddie Perren et Fonce Mizell, dans ce cas-ci) qui ont écrit et produit deux des meilleures chansons dans cet album « perdu » : « Where Are We Going » et « Woman of the World », qui utilise le funk J-5 un peu cul-cul comme point de départ pour se propulser vers un son plus sophistiqué. Si vous êtes fan de Marvin Gaye et que vous n’êtes pas encore tombé amoureux de « Where Are We Going », préparez-vous aux épanchements. Un an après que Gaye a refusé de faire sortir ces chansons, Freddie Perren et Fonce Mizell les présentèrent à leur nouveau client, Donald Byrd, qui les enregistra pour son très connu album de jazz-funk, celui qui l’a fait connaître, Black Byrd, lançant ainsi un incroyable parcours pour son équipe de production. Ils deviennent Sky High Productions, synonyme de Blue Note Fusion Funk avec ce toucher magique qui transforme tout ce qu’il rencontre en or, à savoir, « The Mizell Brothers ».

Bien qu’ils soient les successeurs les moins probables des envolés thématiques et stylistiques de What’s Going On, les quelques morceaux que le producteur montant de Motown, et également star solo, Willie Hutch a sortis sont également dignes d’un album entier, à part quelques singles ratés qui figurent ici et qui n’aurait eu aucune chance. « Il aimait le fait que les producteurs de Motown, pour lesquels il avait un immense respect, ne le laissaient jamais tranquille », écrit David Ritz, le biographe officiel de Gaye, dans les notes à You’re the Man. Hutch a sorti quatre morceaux de la plus haute qualité, comme « You Are That Special One » avec ce lick de guitare qui est sournoisement semblable à l’écriture qui définit le hit des Jackson 5, « I Want You Back » et « Try it, You’ll Like It », un fabrication pop-funk irrésistible qui a vu le jour un an plus tard comme B-side d’un single du méconnu groupe de chanteuses Sisters Love, tout comme il a reçu une version par l’auteur de la chanson sur son album de 1974, Mark of the Beast.

Si on pouvait inverser les polarités des ondes de la radio et se transporter dans l’esprit de Marvin pendant qu’il essayait effectivement d’écrire un 33-tours qui ne soit pas anachronique pour faire suite à WGO, il nous semble qu’il serait en train d’essayer de construire des arrangements soul modernes, et, ce qui est plus important, qu’il voudrait faire partie du processus d’écriture des chansons et revendiquer son droit d’auteur. Ce que WGO, Trouble Man (1972) et Let’s Get It On (1973) ont en commun, entre autres choses, c’est que toutes leurs chansons sont marquées du droit d’auteur de Gaye. Parmi les dix-sept morceaux dans cette compilation-ci, quelques-unes seulement sont le fruit de Marvin. On y trouve le titre éponyme, bien sûr, et trois autres morceaux, nouveaux pour la plupart, qui sauront plaire aux fans des ballades de Marvin sur le style de « Distant Lover », c’est-à-dire des sermons monumentaux et fragiles chantés dans le style fulgurant qui est la marque de fabrique de Marvin. « Symphony », co-écrit avec Smokey Robinson, est à la hauteur de ce que l’on peut attendre de la part d’un duo comme celui-là, pour ceux qui l’aurait raté quand il est sorti sur un 33-tours posthume et rentable de 1985, avec une production qui rappelle beaucoup ces années-là. La production de Salaam Remi (Fugees, Nas, Amy Winehouse) sur ces morceaux réveille le rythme et souligne les accents mélodiques (la guitare acoustiques, les cuivres et les cordes, les choristes), et donne aux morceau un air moderne à l’oreille, tout en conservant l’impression qu’ils auraient pu être mixés de cette manière en 1972.

« Piece of Clay » est un moment fort de cet ensemble de morceaux. Écrit par Pam Sawyer et Gloria Jones, la production évoque le gospel de cuisine, où la cuisine en question peut accueillir un orgue, des bongos et des solos de saxo occasionnels. L’ouverture de la chanson nous gratifie d’un solo à la guitare qui rappelle « Maggot Brain », sortant et rentrant à nouveau dans le mixage avec fulgurance tout au long de cet incroyable enregistrement. Et pensons à la nature prophétique des paroles, puisque la chanson commence avec « Father, stop criticizing your son » : douze ans plus tard, Marvin était abattu par son propre père après être intervenu dans une dispute avec sa mère.

L’album « perdu » de Marvin Gaye ne fut jamais vraiment perdu, il a simplement décidé de ne mener à terme aucun de ces projets du passé, mais ces « aurait-pu-êtres » sont un début en bonnes et dues formes, et en cela motif à la célébration. Cet album est parfait pour n’importe quel fan de Marvin Gaye qui réclame davantage de ses œuvres politiques de jeunesse, ou ses ballades où son cœur est mis à nu sur la guitare, ou encore un détour par son côté plus funk. On en vient ensuite à « You’re The Man (version 2) », précédemment jamais sorti sur vinyle. Cette version, le Dr Jekill au Mr Hyde de la version officielle, est une production étonnamment moderne et swamp-funk (des voix en background accélérées qui rappelle Kanye, mais 25 ans plus tôt), puis il y a les références sinistrement pertinentes à notre actualité récente que Marvin ne chante que sur cette version, comme : « maybe what this country needs is a lady president ? » [Peut-être que ce dont a besoin ce pays est une dame comme présidente] ou « demagogues and admitted minority-haters should never be president this time or later » [Les démagogues et ceux qui assument de détester les minorités ne devraient jamais être président, maintenant ou dans le futur]  ou lorsqu’il rajoute « marijuana » entre « the young folks » [Les jeunes] et « peace in the land » [paix sur cette terre] dans sa liste de qu’ « en est-il de ? » en outro. Si la production n’est pas déjà suffisamment troublante, entendre Marvin chanter ces paroles est suffisant pour vous donner la chair de poule.

Plus effrayant encore, on découvre une chanson de Noël écrite du point de vue d’un prisonnier américain de la guerre du Vietnam, qui meurt d’envie de « voir le Père Noël ». « I Want to Come Home for Xmas » et « Xmas in the City » méritent tous les deux d’être inclus dans vos listes Soul de chansons de Noël. Vous pouvez y entendre Marvin plaisanter au sujet d’un cadeau de Noël de la part de Stevie, un synthétiseur Moog. L’idée essentielle, c’est que Marvin était extrêmement productif durant ses sessions entre Détroit et Los Angeles tout au long de l’année 1972, alors que son mariage à sa première femme, Anna Gordy, la sœur de Berry Gordy, s’essoufflait. S’il a l’air d’être son album le plus défoncé, c’est probablement parce que c’est le cas.

Certains de ces morceaux sont ses derniers enregistrements réalisés à Detroit, avant qu’il ne déménage à LA et ne fréquente de nouveaux cercles. La plupart des morceaux enregistrés à Détroit sont bruts, modernes, expérimentaux et rafraîchissants, tandis que certains des morceaux enregistrés à LA relèvent plus du vieux Motown, le Motown classique, mais qu’est-ce qu’ils sont entraînants ! Prises ensemble, ces chansons présentent un spectre de sons, comme si Marvin changeait de costume musical à la manière d’un « Prince héritier de la Soul » bien conscient de son statut, ou d’un porte-parole politique nouvellement choisi par toux ceux qui ont acheté son album. On trouve des chansons bien funky, des ballades très élégantes, des références au passé, mais pas un seul flop en vue, à moins que les chansons de Noël ne soient pas votre truc.

Pourquoi est-ce que vous nous avez fait attendre si longtemps, Motown ? Pour quand les albums « perdus » de Stevie ?


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