De Kinshasa à Paris, de la rumba au jazz, de Stewart Copeland aux Gnaouas d'Essaouira... Retour sur le parcours du pianiste septuagénaire, marqué par le dépassement de soi, alors que sort son nouvel album, Transcendance.

A chacun sa transcendance. Les définitions sont multiples, selon que l’on se place dans les champs de la religion, de la métaphysique, de la philosophie ou des mathématiques. Et dans celui de la musique ? La transcendance se cache-t-elle dans l’intervalle entre deux rayons chez le disquaire ? C’est le cas pour Ray Lema, dont les disques viennent de migrer, à 70 ans passés, du bac « world music » au bac « jazz ». « Je veux échapper à la dictature des vendeurs, me montrer tel que je suis et donc transcender les barrières qui se sont opposées à moi. » Son dernier album en sextet jazz (avec Irving Acao au saxophone, Sylvain Gontard à la trompette, Nicolas Viccaro à la batterie, Michel Alibo à la basse et Rodrigo Viana aux guitares) est évidemment intitulé Transcendance.

Dans la vie de Ray Lema, tout évoque le dépassement de soi – la transcendance, donc. Fallut-il qu’il en franchisse, des barrières, depuis sa naissance en 1946 à Lufu Toto, un village du pays Kongo où sa mère fut débarquée en urgence pendant un voyage en train. Un destin de cheminot, d’autant que son père était chef de gare à Lusaka. Mais le décès de celui-ci, alors que Ray avait seulement 5 ans, l’a précipité dans les bras de sa famille maternelle, successivement à Matadi et Kinshasa, où il est entré au petit séminaire de Mikondo, à 12 ans. «  Je voulais devenir prêtre et c’est comme ça que je suis devenu musicien. On m’a dit : “Tu l’es.” Alors, je l’ai été. » Il est surtout beaucoup plus doué que ses camarades sur l’orgue à soufflet, et y donne son premier concert en interprétant la sonate « Au clair de lune » de Beethoven. Sa vocation change de cap – la transcendance, toujours. « Je suis croyant sans être religieux, précise-t-il. Au séminaire, j’ai relevé des contradictions et j’ai demandé : “Mon père, si Dieu est omniprésent, omnipotent et omniscient, alors pourquoi permet-il l’existence de Satan ?” Il a répondu : “Tu es trop jeune pour comprendre.” Plus tard, j’ai renouvelé ma question : “Tu es encore trop jeune.” Je n’y suis plus jamais retourné. Aujourd’hui, je pense avoir compris : il n’y a pas de bien sans mal, comme il n’y a pas de jour sans nuit, et le monde est merveilleux quand on l’observe avec humour.  »

Dans Kinshasa, il s’endort au rythme des tambours qui roulent jusqu’à 4 h du matin, toutes ethnies mélangées, pour accompagner les naissances, les mariages ou les funérailles. Mais de piano, point. Il doit jouer les Beatles, Hendrix et les Who sur une guitare que sa grande sœur lui a envoyée depuis Bruxelles, sans sortir de chez lui : «  Jusqu’à la fin de mes humanités gréco-latines, j’étais un élève modèle.  » Les choses se sont gâtées à l’université, quand il fut rattrapé par l’effervescence des nuits kinoises. Alors qu’il gratte dans les bals où il acquiert une petite réputation, il fréquente aussi l’Afro- Mongambo, une boîte où les expatriés belges, américains ou espagnols fournissent des disques au chef d’orchestre pour que les musiciens apprennent à jouer les succès occidentaux – dont du jazz – qu’ils affectionnent. « Un jour, une voiture s’est arrêtée à ma hauteur. C’était Gérard Kazembe, le chanteur de l’Afro-Mongambo. Il m’a dit : “Tu es Ray Lema ? Mon guitariste lead m’a quitté. Tu peux m’aider ?” J’ai posé mes livres et je suis devenu musicien professionnel.  »

Sa nomination comme directeur du Ballet national du Zaïre est un autre tournant. « En 1973, pour présenter un spectacle de qualité dans le cadre du combat de boxe entre Mohamed Ali et George Foreman devant avoir lieu un an plus tard à Kinshasa, on m’a demandé de réunir soixante-quinze musiciens représentant toutes les ethnies du pays. Ils avaient des rythmes proches, et pourtant différents – comme s’ils parlaient la même langue mais pas avec le même accent. Pour leur apprendre à jouer ensemble, je suis devenu maître tambour et ce fut un tournant extraordinaire dans ma vie. C’est ce qui m’a permis de m’adapter aussi bien au rock de Stewart Copeland, au Mystère des voix bulgares et aux Tyour Gnaoua d’Essouira – j’entends tout de suite leurs accents.  » Après le combat qui propulse la notoriété de Mobutu, la dictature zaïroise continue de voir les choses en grand, au point de commander cette fois un opéra à Ray Lema. Mais alors qu’il évoque la nécessité de rédiger un libretto, on lui rétorque qu’il existe déjà sous la forme du « petit livre vert », recueil de citations de Mobutu où sont consignés les commandements du Mouvement populaire de la Révolution.

Ray Lema refusant de chanter les louanges du « Guide », il est privé de sa maison et de sa voiture, du jour au lendemain. Alors invité par la Rockefeller Foundation à se produire aux Etats-Unis, il est pris d’un doute au moment d’embarquer dans l’avion du retour : « Mes bagages sont passés, mes deux musiciens aussi. Je leur ait dit : “J’arrive.” Et je ne suis jamais arrivé.  » Ray Lema a attendu 2011 pour rentrer à Kinshasa. Dans l’intervalle, la capitale congolaise avait troqué de surnom : “Kin la belle” était devenue “Kin la poubelle”. « J’ai pleuré comme un enfant », se souvient le musicien qui déplore l’effondrement de son immense pays, dont la population vit dans la misère alors qu’il est potentiellement l’un des plus riches de la planète. « Quand je sillonnais les provinces pour le Ballet national, et que je suis arrivé pour la première fois à Goma [dans le Nord-Kivu, à l’est du Congo, ndlr], j’ai vu des panneaux demandant aux ménagères de ne pas jeter l’eau des haricots dans la rue… pour éviter qu’un champ de haricots se mette à pousser sur la chaussée. Aujourd’hui, les gens crèvent de faim et les conflits ont fait six millions de morts dans le Kivu. »

Aux Etats-Unis, la concurrence entre musiciens ne s’embarrasse pas de solidarité quand débarque un musicien zaïrois. Mais Ray Lema peut enfin renouer avec son premier amour, le piano, et avec les compositions qui vont avec. L’heure du jazz sonne au même moment. «  Un jour, j’ai lu une interview de Miles Davis disant que le jazz n’était pas une musique mais une attitude. Ça a fait tilt. Si je pouvais jouer de la rumba ou du pygmée avec une attitude jazz, alors je voulais aller dans cette direction.  » Direction qui passe par Bruxelles, puis Paris par l’entremise de Jean-François Bizot, période Actuel et sono mondiale, qui lui fait franchir la frontière en douce. Depuis, c’est en France qu’il combine son identité composite et sa quête de liberté, comme quand il se produit en duo avec le pianiste Laurent de Wilde. Au sujet de son nouvel album, où les deux claves des rythmes africains – « Pour que la roue puisse tourner  » – rencontrent son appétence pour la sophistication, il dit : « C’est la première fois que j’enregistre avec une attitude jazz, mais dans l’intention que les Africains n’entendent pas que c’est du jazz. » De l’accomplissement de cette ambition dépend sa dernière transcendance.

 


Ray Lema, Transcendance

Concerts :

21.11.18 – Ray Lema Transcendance @ La Petite Halle

22.11.18 – Ray Lema & Laurent de Wilde @ La Petite Halle

23.11.18 – Ray Lema Solo + quartet Aquarius @ La Petite Halle

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