Qwest TV a eu la chance de rencontrer Bill Frisell à la veille de sa résidence au Big Ears Festival à Knoxville, Tennessee. Il nous parle de la beauté de ses collaborations, de la différence entre leader et membre d'un groupe, et de sa vie effrénée à New York.

Le 18 mars, le jour de ses 68 ans, Bill Frisell se produisait avec le groupe de Charles Lloyd et la chanteuse Lucinda Williams, à Durham, en Caroline du Nord. Le lendemain matin, le guitariste emblématique se préparait à parcourir les 500 kilomètres séparant Blue Ridge Mountains de Knoxville, au Tennessee, où le Big Ears Festival présentait cinq concerts de Frisell en cinq soirées dans cinq contextes différents.

L’un d’eux, en duo avec le bassiste Thomas Morgan – partenaire de Frisell sur le nouvel album d’ECM, Epistrophy, arrivé deux ans après Small Town – retrace leur concert de mars 2016 au Village Vanguard de New York, 18 mois avant que Frisell y déménage après une résidence de trente ans à Seattle. Toujours très occupé, Frisell prend néanmoins une demi-heure de son emploi du temps trépidant pour parler avec Qwest TV de ses albums et de divers autres sujets.

Est-ce que vous et Thomas Morgan saviez que la semaine passée au Village Vanguard en 2016 donnerait Epistrophy et Small Town ?

Oui, nous le savions. Je crois qu’un an avant ça, on avait joué une semaine en duo au Vanguard. Sarah Humphries nous a entendus, et elle était excitée à l’idée de faire un disque. Nous avons enregistré quatre sets en deux nuits. Je vivais encore à Seattle à l’époque, alors Thomas est venu me rendre visite, et nous en avons fait deux séries. On a essayé de se concentrer sur quelques morceaux. Le problème, c’est que tout ce qu’on a joué – sans vouloir me vanter – sonnait vraiment bien. À l’origine, on parlait de tout sortir en même temps, mais ils se sont dit qu’il valait mieux l’étaler.

Je crois que c’est votre premier album live depuis East/West. Que ressentez-vous à l’idée de jouer en live plutôt qu’en studio, comme c’était le cas sur l’album solo de 2018, Music IS, sur OKeh, dans lequel vous avez incorporé des superpositions et des boucles ? Avez-vous produit Music IS en temps réel, ou y a-t-il eu un certain nombre d’ajouts ?

Il y a eu des ajouts. C’était un processus mental différent. J’ai posé des limites autour. J’avais fait tellement de choses où j’allais dans ces digressions, les Beatles ou la musique de film, ou ceci et cela, et je voulais revenir à jouer mes propres compositions. Mais je voulais aussi rester dans un état d’esprit où je n’étais pas sûr de ce que j’allais faire ou jouer ensuite. Donc en préparation, j’ai joué une semaine au Stone juste avant d’entrer en studio. Plutôt que de travailler sur le matériel de l’album solo, je me suis forcé tous les soirs à jouer au Stone, soit de la musique toute neuve, soit de la musique que je n’avais pas jouée depuis longtemps, soit des choses que je ne savais pas vraiment. J’ai gardé le même état d’esprit en studio ; j’ai apporté ce gros tas de musique, et je suis parti de quelque part, j’ai juste choisi quelque chose, puis j’ai laissé ce que j’avais commencé générer ce que j’ai fait ensuite. Je ne voulais pas essayer de recréer quelque chose que j’avais élaboré. Je voulais que le studio soit l’endroit où tout commence, pour la première fois.

Jouer en live, c’est vraiment différent. Et quand j’ai eu la chance de faire ça au Vanguard, j’ai adoré. C’est bizarre, parce que je suis un peu timide (bien que je sois devenu plus extraverti au fil du temps), mais quand je joue sur scène, je me plonge dans la musique – le public en fait partie, je ne veux pas dire que je l’exclue. Mais le meilleur endroit pour moi, c’est quand je suis immergé avec les musiciens qui m’entourent, et que nous sommes tous perdus dans la musique. C’est là que je me sens le plus moi-même. Et être à Vanguard avec Thomas comme ça… c’était la situation rêvée !


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Regardez Bill Frisell joue John Lennon sur Qwest TV


« Il s’agit presque d’envoûtement »

Quelles qualités dans le jeu de Thomas Morgan vous amènent dans un espace spécial ?

C’est difficile à dire. Il s’agit presque d’envoûtement. Je n’ai pas envie d’essayer d’en savoir trop, parce que je ne veux pas casser ça. J’ai rencontré Thomas pour la première fois sur un album de Joey Baron que nous avons enregistré avec Ron Carter. Joey voulait faire une répétition, juste pour revoir la musique et la répéter avant que Ron n’arrive. Un de ses amis lui avait parlé de Thomas, et Thomas jouait parfaitement toutes les parties de Ron Carter. Je crois qu’il était encore étudiant à l’époque. On était genre « wow, c’est génial. » Alors que ce n’était que la partie émergée de l’iceberg. Puis j’ai commencé à entendre Thomas dans d’autres contextes, et finalement il s’est rapproché de Paul Motian et jouait beaucoup avec, et c’était aussi une personne très importante dans ma vie. Nous avons joué sur le dernier album de Paul (The Windmills Of Your Mind , Winter & Winter), et c’est à ce moment là que je me suis dit qu’il fallait que je joue davantage avec ce mec. Et c’est ce que nous avons fait.

Sur les deux disques, il y a une mélodie de Paul Motian, un morceau de James Bond de John Barry, ainsi qu’une version de « Wildwood Flower ».

Je suppose que la version de la famille Carter serait la définitive. En ce moment, je suis en Caroline du Nord. Je me souviens d’une fois où j’étais à Asheville, en Caroline du Nord , je suis monté dans un taxi et le chauffeur m’a dit : « Eh, tu joues de la guitare ? Tu connais « Wildwood Flower », n’est-ce pas ? » Heureusement, c’était le cas. Ici, on dirait que c’est la première chanson qu’on apprend à la guitare. Ce n’est pas la première chanson que j’ai apprise à la guitare ! Mais j’ai commencé à jouer « Wildwood Flower » bien des années plus tard, et j’ai réalisé que cette chanson est comme un hymne. J’ai donc essayé de la jouer pendant un bon moment, et Thomas est tombé dedans comme s’il y était né.

Demain, vous commencerez une résidence au Big Ears Festival à Knoxville, dans le Tennessee. Vous y jouerez le dernier soir avec un groupe récemment formé appelé Harmony, avec Petra Haden, Hank Roberts et Luke Bergman – tous de vieux amis.

C’est le plus récent. On vient de finir un album. Je pense qu’à partir d’hier, je peux dire avec certitude que ce sera sur Blue Note.

« Quand je joue, j’ai l’impression que c’est ma vraie voix »

Vous vous connaissez depuis longtemps avec Hank Roberts.

Nous nous sommes rencontrés en 1975. Oh mon Dieu ! Luke Bergman est la relation la plus récente. Je l’ai rencontré à Seattle quand j’y vivais, et nous avons commencé à pas mal jouer. Mais il a récemment déménagé à New York, et nous jouons de plus en plus dans toutes sortes de contextes différents. Ce groupe est aussi arrivé par hasard. D’une certaine façon, il a été organisé pour un festival à San Francisco. Je voulais quelque chose de différent, et je ne savais pas trop quoi faire, et j’ai pensé que ce serait cool si ces gens se rencontraient – Hank au violoncelle, Luke à la guitare baryton, et Petra au chant. Avant le concert, nous avions une journée de répétition, et quand nous sommes arrivés, j’ai réalisé que Hank chantait et que Luke était aussi un très bon chanteur, alors après coup, je me suis dit que ça pourrait être cool si ils chantaient tous. Au final, on a fait un tas de trucs où ils chantaient en harmonie à trois voix.

J’ai lu une interview où vous disiez que vous vous considériez comme un chanteur quand vous jouez. Comment votre voix reste-t-elle constamment reconnaissable et pourtant toujours en phase avec la situation, quelle qu’elle soit ?

Cela a un rapport avec ce que je disais. Quand je joue, j’ai l’impression que c’est ma vraie voix, dans un sens. J’ai joué avec Charles Lloyd hier soir. J’adore le fait que la toute première fois que j’ai joué avec Charles, juste avant le concert, je suis allé dans sa chambre d’hôtel et la première chose qu’il a dite, c’est : « J’ai hâte de chanter avec toi ce soir ». C’était tellement logique pour moi. Sa façon de jouer, c’est comme s’il chantait cette chanson. J’ai donc été influencé par les chanteurs autant que par n’importe quel autre instrument. Si je joue une chanson que j’ai entendue chanter par Ella Fitzgerald, j’entends en quelque sorte sa voix – ou celle de Sam Cooke, d’Aretha Franklin, de Paul McCartney ou de qui que ce soit.

L’année dernière, Blue Note a sorti le deuxième album sur lequel vous jouez avec Charles Lloyd and the Marvels, Vanished Gardens. Cette association semble avoir été très satisfaisante pour vous ces dernières années, tout comme votre collaboration avec votre vieil ami [le cornettiste] Ron Miles. Est-ce que votre approche est différente dans les situations où vous n’êtes pas le leader, par rapport à vos projets personnels ou collaboratifs ?

Quand vous commencez à jouer, je pense que c’est pareil. Les deux gars que vous avez mentionnés, ce qui est incroyable, c’est qu’ils me donnent l’impression que c’est mon propre groupe, d’une certaine façon. Mais je suppose que la différence, c’est que quand je vais dans les trucs de Ron Miles, c’est lui qui organise le monde dans lequel nous sommes. Il apporte sa musique, et c’est sa responsabilité. Avec Charles, il présente clairement le truc : « Ok, on va jouer ces chansons », mais après ça, ça devient mon groupe d’une certaine façon. Mais quand c’est vraiment mon groupe, c’est à moi de dire faisons ci ou ça.

Vous avez décrit la formation du groupe Harmony comme une sorte d’accident heureux. Depuis votre déménagement à New York il y a environ 18 mois, avez-vous connu d’autres accidents heureux ? Avez-vous ressenti un impact sur votre production musicale depuis que vous êtes installé ?

Je suppose qu’il y a un facteur d’efficacité. Quand je vivais à Seattle, je passais tellement plus de temps à voyager. Cela ajoutait des heures et des heures de temps. J’ai tout de suite remarqué que je voyageais qu’une demi-heure au lieu de toute la journée. En plus, le fait d’être à New York a intensifié l’accès…. Je me nourris de musique. Je n’étais à la maison que pour quelques jours la semaine dernière, et je suis allé au Miller Theater. J’y ai entendu tous ces morceaux que John Zorn a écrits, puis la nuit suivante je me suis dit : « Oh mon Dieu, Ambrose Akinmusire joue au Vanguard – je dois y aller. » Alors je suis allé écouter Ambrose au Vanguard. C’est super inspirant. Cela peut aussi être accablant, parce que je dois faire attention de m’asseoir à la maison quelques minutes de temps en temps. Je suis dans ce genre d’endroit sympa en ce moment, je suis juste super excité d’être à New York, d’entendre tant de choses. Et si je dois faire un enregistrement, tout est là, en ville.

Je parle de New York, mais je voyage plus que jamais. J’espère être à la maison un jour.


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