Le rappeur Rocé, bien connu pour son engagement, a eu l'excellente idée de réunir 24 titres francophones de luttes ouvrières, anticoloniales, d'émancipation, de 1969 à 1988, sous la forme d'une compilation intitulée « Par les damné.e.s de la terre », en référence à un livre de Frantz Fanon, psychiatre martiniquais qui s'est exilé en Algérie par conviction politique et une des sources d'inspiration des Black Panthers.

Clamés, criés, chantés, les textes sont forts, tout comme la musicalité moderne de chacune des chansons, du Bénin en passant par les Etats-Unis, ou encore la Guadeloupe. Un projet qui a mis sur la route de l’artiste des personnalités souvent oubliées telles que le comédien, metteur en scène et auteur béninois Alfred Panou ou encore la chanteuse américaine Dane Belany. Rocé revient sur la genèse du disque-revue sorti vendredi 2 novembre dernier, sa découverte du free-jazz et le rapport qu’entretiennent les artistes afro-américains à l’Afrique.

Sur la naissance du projet

« Entre 2004 et 2005, mon ami Aurélien, disquaire aux puces de Clignancourt, me fait découvrir deux morceaux. On se voit régulièrement pour écouter de la musique mais cette fois-ci, il me fait écouter Colette Magny, une artiste française engagée dans la lutte ouvrière, puis Alfred Panou et son titre « Je suis un sauvage » où il est accompagné de l’Art Ensemble of Chicago. Les deux morceaux sont clamés et non chantés, c’est de la poésie sur de la musique, un peu comme le slam voire le rap d’une certaine manière et ils datent du début des années 70. Ils ont d’autres points communs au niveau de la sonorité qui est très groove, avec batterie et contrebasse, un côté très soul, jazz. Ça change de la chanson française populaire comme Renaud et l’accordéon ou Brassens à la guitare. J’ai été bercé par la musique afro-américaine, de Marvin Gaye à Michael Jackson et j’y ai vu des similitudes. De là, je me suis dit qu’il y avait peut-être moyen de trouver d’autres morceaux dans ce registre et d’en faire quelque chose. C’est finalement en 2015 que je me suis structuré avec mon label que j’ai pu cadrer véritablement le projet. »

Sur le nom

« L’intérêt du projet, c’est de donner la voix aux damné.e.s, qu’ils parlent, témoignent eux-mêmes et que ce ne soit pas d’autres personnes qui prennent la parole à leur place. Le titre est un clin d’oeil à Frantz Fanon. Ce qui est intéressant c’est qu’en avançant, on se rendait compte que ça parlait de fraternité, de croisements de parcours et de luttes, ce que Fanon représente avec son histoire, celle d’un martiniquais qui a quitté la France pour aller s’installer en Algérie pour des raisons politiques. »

Sur les rencontres

« Je me suis mis à la recherche d’Alfred Panou, à l’époque il travaillait encore au cinéma à Images d’ailleurs dans le 5ème arrondissement de Paris. Il est retourné vivre au Bénin depuis mais on est resté amis et on se parle souvent pour voir comment mettre sur pied certains de ses projets. J’ai également rencontré Dane Belany qui vit désormais en France. Je suis en contact avec la poétesse française Léna Lesca et le proto slammeur martiniquais Joby Bernabé que j’espère pouvoir rencontrer bientôt. Ça crée des liens, on a envie de comprendre leur vie et étant artiste moi-même, c’est comme si on partageait un parcours commun.
Malheureusement, beaucoup des artistes figurant sur le disque sont décédés, comme Manno Charlemagne, musicien et chanteur haïtien engagé, qui nous a quitté peu de temps avant la finalisation du projet. »

Sur le choix des dates et le rapport des artistes afro-américains à l’Afrique

« Les premières raisons sont esthétiques. En tant que rappeur, les sons soulful qui ont été samplés par le Wu Tang Clan, Nas, Jay-Z, me parlent particulièrement. En France, on connaît les Yeye et cette vague d’artistes français des années 60-70 qui copiaient les américains, de Dick Rivers en passant par Johnny Hallyday. On connaît moins le côté « roots » du mimétisme des afro-américains qui n’est pas du simple mimétisme puisqu’ils pensaient s’inspirer de l’Afrique. Si on prend l’exemple de l’Art Ensemble of Chicago, ils considéraient faire de la musique africaine donc enregistrer ce morceau avec Alfred Panou qui est béninois, il n’y avait rien de plus naturel pour eux. On l’entend aussi avec l’artiste américaine Dane Belany. C’est une Afrique parfois fantasmée. Mais ils la placent au centre, certains ont changé leur nom, se sont convertis à l’Islam et ont même joué à des festivals panafricain d’Alger, comme Archie Shepp.
Au final, étant en France, on est à la croisée des chemins, l’Afrique est ici en France, à Paris, dans les diasporas et de l’autre côté de la mer. Pourtant, on ne la regarde pas. »

Sur le free jazz

« J’ai découvert le free jazz vers 2005, avant de sortir l’album Identité en crescendo réalisé avec Archie Shepp. Au début, ce n’était pas facile d’accès, je ne comprenais pas cette musique. Mais « Olé » de Pharoah Sanders ou encore « Blasé » d’Archie Shepp m’ont permis de rentrer dedans. Sans oublier le livre « Free jazz, black power » de Philippe Carles et Jean-Louis Comolli avec des interviews de ceux qui la font et qui revenaient sur l’aspect politique de ce genre. C’est une musique live, dans l’action, qui accompagnait des luttes, notamment le combat des Black Panthers. Plus tard, on a commencé à l’enregistrer, ce qui change de son but premier. C’est intéressant de s’y pencher. »

Sur la suite du projet

« Je voulais à la sortie du disque, qu’on se dise que c’est un projet unique, qui n’aura pas de suite. Chaque titre est une aventure ; il faut rencontrer chaque famille, demander les autorisations à chaque label dans différents pays, tout ça demande de l’énergie et beaucoup de temps et une fois lancé, c’est difficile d’arrêter les recherches ; ça pourrait durer indéfiniment, on n’en voit pas le bout. Mais l’idée est qu’il puisse continuer à vivre. »


Rocé, Par les damnées de la terre (Hors Cadre)

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