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Lorsque Spike Lee a approché Blanchard avec l'histoire réelle d'un homme infiltré dans le Ku Klux Klan, Blanchard aurait répondu : « Quoi ? Toi tu as fumé de l'herbe ! ». Depuis ce moment d'incrédulité, le film rencontre un succès majeur et Terence Blanchard est nominé pour l'Oscar de la meilleure bande originale.

C’est la première fois qu’un Oscar lui tend les bras, mais comme le suggère Blanchard au LA Times : « ce que vous n’avez jamais eu ne peut pas vous manquer ! » D’autres ont été moins indulgents, reconsidérant le rôle joué par la couleur de peau dans l’affaire #OscarsSoWhite. Les Oscars 2019, avec Blackkklansman et Black Panther en lice pour le meilleur film, semblent être un baromètre pour juger de la tournure que prend la marée.

Mais à quel point est-ce important ? Le discours humble, les centaines de flash clignotants, la traînée de limousine rampante, telle une prédatrice… ça n’a jamais été Blanchard. Au lieu de cela, sa carrière est dédiée au développement de son art, de ses talents de trompettiste, de chef d’orchestre, de compositeur d’opéra, de directeur artistique du Thelonious Monk Institute of Jazz et de compositeur pour le radical et controversé Spike Lee. Voilà qui ne ressemble pas au C.V. d’un homme lorgnant le luxe du tapis rouge.

Entre le buzz des Oscars et la suite des Grammy, où Blanchard a récemment remporté le prix de la meilleure composition pour « Blut and Boden » (à écouter ci-dessous), nous profitons de l’occasion pour célébrer son engagement permanent en matière de race et d’identité en Amérique.

 

Diversité Différentes formes d’expression

Blanchard est habitué à avoir beaucoup à dire sans mots. Lors d’une session avec le Oral History of Hollywood, il a révélé le dynamisme de son éducation à la Nouvelle-Orléans, qui réunissait des influences de jazz, Second Line, les traditions indiennes du Mardi Gras, les danses R&B au lycée, l’amour de son père pour l’opéra et les traditions religieuses, la musique spirituelle. Fait révélateur, lorsque le professeur de musique Roger Dickerson l’a interrogé sur ses ambitions futures, Blanchard a répondu : « Je veux un groupe rempli de gens de différentes régions du monde afin de pouvoir en apprendre davantage sur [leur] musique. » Pourtant, pour l’adolescent, il s’agit moins de « diversité » que d’un engagement avec « différentes formes d’expression ».

Il y a une différence subtile – entre l’exposition à un mélange de différentes cultures et la volonté d’explorer, d’incarner et de comprendre différents points d’accès. En résumé, pour Terrence Blanchard le terme de « diversité », qui est devenu un mot à la mode dans les débat à propos des Oscars, est trop maigre pour décrire sa relation à la musique.


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Regardez Terence Blanchard – The movie music of Spike Lee sur Qwest TV


Bien que les Academy Awards aient récemment fait des efforts pour être plus inclusifs : en célébrant Moonlight et Coco, ou en donnant le prix du meilleur scénario original au brillant Jordan Peele – le premier lauréat noir américain pour ce prix ! – leur réputation reste au plus bas (les classements de 2018 étaient les plus bas jamais enregistrés). On a eu l’impression que jusqu’à présent, les efforts en matière de « diversité » n’ont pas été beaucoup plus loin qu’une simple volonté d’apaisement ou de quotas à respecter.

Imaginez si Spike Lee et Terence Blanchard avaient abordé leur art de cette manière ? En effet, une des raisons pour lesquelles leurs films sont si puissants est qu’ils sont résolus à explorer en profondeur différentes sous-cultures, à partir de personnages complexes de part et d’autre des lignes de partage historiques et raciales. Prenez leurs précédentes collaborations, sur Do The Right Thing (1989) et Jungle Fever (1991), ou plus tard, lorsque Blanchard joue un rôle plus central dans la composition de Malcolm X (1992), Clockers (1995), 4 Little Girls ( 1997) … les intrigues sont toujours motivées par des relations interraciales, belles à certains moments et horribles à d’autres.

À travers ces films, le public voit encore et encore comment les points d’ébullition ne se produisent jamais dans le vide, comment les températures montent grâce à la convergence de la haine raciale, de la division historique et de l’identité nationale. Blanchard reflète cela musicalement en tissant ensemble des points de référence émotionnels et culturels contradictoires. Ici, la mélodie apaisante de « Hatred at Its Best » de Blackkklansman en fournit un exemple ; cela ressemble à quelque chose tiré d’un film patriotique de Tom Hanks :

 

Expressions de l’Amérique

L’un des aspects les plus difficiles des films de Lee et des partitions qui l’accompagnent est la manière dont les symboles de l’Amérique sont représentés. Le début de Malcolm X représente une bannière étoilée en train de brûler, tandis que la trompette lugubre et les percussions militaristes conscientes de Blanchard offrent un paysage sonore au ton rassembleur de Denzel Washington : « J’accuse le Blanc d’être le plus grand meurtrier de la planète ! »… Vous pouvez voir pourquoi les membres d’une académie bedonnante, blanche et vieillissante – la moyenne d’âge approche les 70 ans – ont peut-être eu du mal à défendre un travail aussi dur au début des années 90.

Blackkklansman utilise une ouverture similaire, mais plutôt que le discours d’un activiste noir, c’est Alec Baldwin qui délivre une diatribe raciste dans le plus pur style du KKK tandis que des images du tristement célèbre Birth of a Nation de DW Griffith sont projetées sur son visage. C’est tout aussi choquant – et la bande-son de Blanchard accentue le pathos déroutant à travers des balises culturelles, utilisant les mêmes tambours de marche [qui accompagnent les militaires] sous une reprise fantomatique de deux chansons emblématiques du « sud » américain : « Old Folks at Home » de Stephen Foster ou « Suwannee River » et le « Look Away » du « Dixie » d’Emmett.

Ici, il est clair que la créativité de Blanchard est indissociable de la culture qui l’entoure. « Je n’essaie pas de créer de la musique pour le plaisir de la musique… Vous devez être en contact avec ce qui se passe dans l’univers, à cette époque où nous existons. » En effet, lors de la tournée de son album Blue Note Breathless enregistré avec le E-Collective en 2015, il a choisi de jouer dans des villes américaines qui avaient connu un taux élevé de crimes commis avec une arme à feu par et contre les autorités.

À Minneapolis, Cleveland, Dallas… les musiciens ont échangé avec des enfants de la communauté et Blanchard les a décrits comme « un putain de tableau de Jackson Pollock… provenant de tous les horizons de la vie ». Dans son art et ses actions, la présence permanente de la violence raciste et de la violence armée poussent Blanchard à confronter son pays, aussi odieux soit-il, et à s’engager vraiment dans son passé, en y intégrant les ténèbres et la violence qui l’ont déchiré.

 

L’héroïsme par l’inclusion

Le scénario de Blackkklansman repose sur le principe qui consiste à braquer les projecteurs sur les profondes fissures qui traversent la société américaine et présente le point de vue de trois parties à Colorado Springs dans les années 1970 : le KKK, des activistes du Black Power et la police. Le dispositif permettant à un noir d’infiltrer le Klan via un flic blanc culturellement juif joue avec cette idée : à l’image, un temps considérable est accordé à plusieurs versions de l’Amérique (dont celle odieuse du Klan) dans le but de comprendre et de mieux expliquer la bombe à retardement qui menace de tous les engloutir. Nous assistons à des brutalités et à une complaisance policière, à un racisme meurtrier organisé et au mouvement des droits des Noirs, qui semble sur le point de sombrer à tout moment dans un militarisme compréhensible.

Au milieu de tout cela, Ron Stallworth, le(s) policier(s) infiltré(s) qui pénètre dans la mêlée et doit être de tous les côtés : le fonctionnaire patriotique, le suprémaciste blanc raciste et le jeune activiste pour le droit des noirs américains. Tout au long du récit, il est directement confronté à un tourbillon de tension brûlante sans jamais perdre son attachement à la notion la plus nébuleuse, problématique et pourtant durable : la fierté américaine. Le thème principal du film est un coup de maître pour donner vie à cette idée. Parfois, cela semble héroïque – parfois voué à l’échec – mais la très symbolique guitare rock américaine serpente à travers divers motifs orchestraux et percussifs qui semblent vouloir la pousser dans des directions différentes.

Pour évoquer le funk, le soul et les pattes d’eph des années 70, Blanchard devait décider quels sons illustreraient ce que les Américains noirs vivaient à l’époque. Lui est venue à l’esprit une image forte : Jimi Hendrix jouant le « Star Spangled Banner » à Woodstock en 1969. À une époque de tensions croissantes autour des droits civiques, Hendrix a choisi de jouer l’hymne national, ce qui, pour Blanchard, était un cri disant : « Nous aussi, nous sommes américains ». Il le voyait dans la même veine que les actions du vrai Ron Stallworth : incroyablement inclusif et héroïque : « C’est une merde patriotique… le rouge blanc et le bleu nous représente tous ».

C’est une opinion qui montre ce que les Oscars devraient célébrer le 24 février, que Lee et Blanchard dénoncent le racisme sous toutes ses formes : institutionnel, individuel, interculturel – et maintenant présidentiel, avec des références à l’homme que Spike Lee appelle « l’agent Orange » à la maison blanche, depuis des années. Mais ils le font de manière admirablement nuancée.

Blanchard a commenté : « Quand les nominations arrivent, c’est un honneur parce que … en tant qu’artiste, vous avez le sentiment d’avoir mis le doigt sur quelque chose de pregnant. » Les Grammy ont consenti à lui donner un prix, le temps dira si l’Académie est sur la même longueur d’onde.

Les citations sont issues des articles suivants :

L.A. Times article – Why the Blackkklansman Score Could (and Should) Earn Terence Blanchard his First Oscar Nod

Jazz Times article – Terence Blanchard and the E-Collective : Fusion for Humanity

Interview de Terence Blanchard pour the Oral History of Hollywood

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