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Le deuxième album de Jamila Woods, LEGACY ! LEGACY !, est une ode à l’amour de soi, ancré dans les luttes d’hier et d’aujourd’hui. Douze portraits de ses héros personnels pour une mise en perspective musicale de son combat racial et genré.

De la poésie pour éduquer

Alors qu’elle venait de publier son nouvel essai, Un féminisme décolonial, la politologue Françoise Vergès portait un regard critique sur le caractère bourgeois du féminisme occidental : « Je ressens parfois une fatigue à devoir toujours éduquer les femmes blanches sur leur propre histoire. Des livres, des films existent. Une auto-éducation est possible. Mais peut-être, effectivement, n’est-on pas assez didactique ». Jamila Woods ne peut qu’abonder en ce sens : « Been readin’ the books, readin’ the books you ain’t read » déplore-t-elle sur « BALDWIN ». Pour autant, la native de Chicago s’inscrit dans une approche résolument éducative en exposant ses réflexions sur les personnages présentés.

Une déformation professionnelle ? Rien n’est moins certain. Un temps fortement engagée dans l’association Young Chicago Authors, Jamila a fait sienne la poésie comme outil d’affirmation. Portée par cette vocation, l’association a fait éclore les talents que sont devenus Chance The Rapper, Mick Jenkins, Saba et Noname. Jamila n’a pu qu’être confortée dans cette approche éducative. Si Heavn, son premier album, évoquait déjà la « protest music », la tendance est encore plus assumée sur LEGACY ! LEGACY ! qui s’érige comme une véritable galerie familiale. Plus que les liens du sang, c’est la ségrégation qui a solidifié cette famille. Car être une femme noire, c’est risquer de s’exposer aux discriminations de race et de genre. On comprendra aussi bien la quête d’émancipation des femmes en étudiant Frida Kahlo que l’on fera lumière sur le racisme en laissant parler Miles Davis.

La lutte des races

Les figures inspirantes ne sont pas forcément les plus renommées. Fidèle à son amour de la poésie, Jamila en appelle à Zora Neale Hurston et Sonia Sanchez, figures littéraires illustres quoi que discrètes. La première aura su appréhender les notions de race et d’identité à travers son poème « How It Feels To Be Colored Me ». De la seconde, Jamila se souvient des émotions suggérées par la récitation d’un poème. Plus que la teneur littéraire, c’est la scansion de l’auteure qui inspire ici, la manière de délivrer un message aussi court qu’il est puissant : « it was bad ». Comme quoi la poésie est aussi sujette à interprétation. Ce refrain jalonne « SONIA » dont l’ironie n’a d’égal que son dramatique : « My great, great granny was born a slave / She found liberation before the grave / Who you tellin’ how to behave ? »

James Baldwin s’invite sans surprise dans ce réquisitoire. La vulgarisation de sa pensée aurait fait basculer le morceau dans le cliché, mais toujours avec raffinement, Jamila prend soin d’éviter cet écueil. C’est par mimétisme musical que le message est délivré. Les chœurs et les cuivres du refrain font résonner le gospel, marqueur identitaire déterminant pour la chicagoan qui fréquentait une église afro-américaine dans un quartier à majorité blanche.

Au-delà des champs de coton, le combat de Jamila revêt également une dimension avant-gardiste. Bien avant l’avènement planétaire de Black Panther, Sun Ra et Octavia Butler proposaient déjà un imaginaire afro-futuriste. Nier le protagonisme des Noirs a été monnaie courante dans le monde artistique, mais il en résulta souvent un nouveau souffle créateur. Blaxploitation, jazz et hip hop en sont trois exemples probants, même si cette réappropriation de leur histoire par les populations noires fut majoritairement masculine.

Pour un combat individualo-centré

Une discrimination peut en cacher une autre. Référencer Betty Davis, c’est une manière de dénoncer l’hypocrisie masculine. La musicienne de funk a évolué un temps dans l’ombre de son mari Miles, pourtant aussi présent comme figure de proue sur l’album. « What is it with you independent men ? It’s always something / Threatening your masculine energy » (“BETTY”), et on ne peut s’empêcher de penser à Ike et Tina.

Mais le féminisme peut revêtir bien des visages. « Beyonce’s feminism is not my feminism”, expliquait l’auteure nigériane Chimamanda Ngozie Adichie qui prône une philosophie plus libératrice. Jamila adopte une posture similaire et exhorte les femmes à se définir pour ce qu’elles sont : « I am the Kingdom, I am not your Queen / I am not your rib, I am not your Eve” (« GIOVANNI »). Il s’agit du poème « Ego Tripping » de Nikki Giovanni qui est interpolé. Plus qu’un coup de chapeau à la poétesse américaine, c’est un pied de nez à la domination masculine. L’ego trip de Jamila, c’est “EARTHA” qui l’introduit : elle ne fera pas de compromis et assumera sa force avec conviction.

Cependant, le même morceau dresse un constat plus triste : « Who gonna share my love for me with me ? ». C’est que le combat de Jamila doit être appréhendé comme une ode à l’amour de soi. Tout comme l’identité d’une personne n’est pas compartimentée, la colère de l’artiste est globale. Et c’est bien de colère dont il s’agit sur « BASQUIAT », pièce maîtresse de l’album. Sur près de 7 minutes, Jamila et Saba se donnent la réplique sur une musique douloureuse. C’est ce dernier qui porte le message complexe à un degré de concision extrême : « (Are you mad ?) Yes, I’m mad / Yes, I’m Black ».

La cassure rythmique en fin de morceau sonne comme une libération, un beat hip hop bienvenue dans album imprégné de neo-soul. Si le talent d’écriture de Jamila est évident, le même soin a été apporté à la signification musicale des morceaux. La distorsion de la guitare sur « MUDDY » est autant porteuse de sens que plusieurs strophes sur l’histoire noire. Une belle manière de capter l’écoute des blancs dans l’audience, à l’époque ou Monsieur Waters révolutionnait le blues : « Motherfuckers won’t shut up ». Jamila non plus ne se taira pas.


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Jamila Woods, LEGACY ! LEGACY !

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