Alors qu'elle est l'invitée d'honneur du 46e Festival d’automne à Paris, nous revenons sur la carrière de l’un des plus grands chorégraphes contemporains. De Mozart à Miles Davis, la musique avec laquelle Anne Teresa De Keersmaeker travaille couvre l’histoire et le genre, mais sa vision reste centrée sur la relation la plus fondamentale : la musique et le corps.

Invitée très spéciale de la 46e édition du Festival d’Automne à Paris – qui programme onze de ses spectacles jusqu’au 13 février 2019, la chorégraphe et danseuse flamande Anne Teresa De Keersmaeker s’impose comme figure majeure de la création contemporain. Depuis la Mudra de Béjart à Bruxelles, Anne Teresa De Keersmaeker se passionne pour la variété des possibilités de dialogues entre la danse et la musique, accouchant au fil des années d’un vocabulaire chorégraphique virtuose, élémentaire et poétique.

Au corps à corps avec la musique des autres, elle trouve « comment organiser les énergies dans le temps et dans l’espace », précisant ainsi sa conception d’une danse toujours en recherche, tout aussi fascinée par la musique que par la nature et la géométrie. Le désir d’Anne Teresa De Keersmaeker n’a que très peu de limites : son répertoire, riche d’une quarantaine d’œuvres, invite toutes les partitions à ses « concerts de danse ». Au pluriel chez elle, musiques et corps sont indissociables.

New York, 1982. Anne Teresa De Keersmaeker pose les bases de sa danse avec le duo Fase, Four Movements to the music of Steve Reich, fondé sur « Violin Phase », « Piano Phase », « Come Out » et « Clapping Music ». Des compositions de jeunesse du pionnier des musiques minimalistes, elle confiera à la musicologue Bojana Cvejić : « ça sonnait comme la musique d’un stehgeiger, un violoniste de café-concert yiddish, comme une invitation à la danse. J’ai senti que c’était la musique sur laquelle je voulais danser (…) : c’est minimaliste, tout en visant une sorte de maximum.  » Les procédés extrêmes de Steve Reich, répétition et déphasage, sont traduits à la scène à la faveur d’un cercle, ou plus tard d’une spirale infinie, conviant à la transe danseuses et spectateurs.

Après Fase, Anne Teresa De Keersmaeker ne se séparera plus de « son premier partenaire », la musique, et signera deux autres chefs-d’œuvre sur celle de Steve Reich. En chorégraphiant Drumming en 1998, une pièce magistrale composée par Reich en 1970 suite à un séjour d’Afrique de l’Ouest inspirée par ailleurs du free jazz de Coltrane dans Africa, elle déploie aussi une armada de bongos, marimbas et xylophones joués live par les musiciens d’Ictus.

Regarder la musique et écouter la danse, une constante chez la chorégraphe. Pour Rain en 2001, point d’orgue de son parcours chorégraphique pour certains et clé de voûte pour d’autres, elle pousse à leur paroxysme les principes et techniques de sa danse pure en s’attaquant au monumental Music for 18 musicians. Si la bande-son de ses années 80 « c’était Joy Division, Nina Hagen, les Talking Heads, TC Matic et aussi les Sex Pistols », Anne Teresa De Keersmaeker traversera de nombreuses frontières musicales aux côtés du compositeur et cinéaste belge Thierry de Mey notamment, son « dealer d’art » et fidèle allié.

Et là où les structures de Reich soutenaient sa chorégraphie tout en lui donnant beaucoup de liberté, elle se contraindra à la trouver autrement en abordant des architectures musicales plus complexes, moins évidentes. Surtout, ne rien s’interdir : ni les expérimentations originales de Thierry de Mey pour Rosas Danst Rosas en 1983, ni le Quatuor à Cordes n°4 de Bartók en 1986 dans Bartók/Aantekeningen, « le plus dissonant et le plus dramatique de tous ». Et encore moins Ligeti, Bach, Debussy ou Stravinsky. La chorégraphe ira même jusqu’à diriger la mise en scène de plusieurs opéras, Hanjo de Toshio Hosokawa en 2004 ou le Così Fan Tutte de Mozart à l’Opéra de Paris en 2017.


« Avec Miles Davis, John Coltrane, on est parti pour la vie. C’est une histoire d’amour  ». Et avec le jazz, Anne Teresa de Keersmaeker décale un peu plus loin le curseur de sa quête de liberté et renouvelle encore la gamme de ses expérimentations. Miles Davis faisait de même en 1969, s’enfermant en studio avec treize musiciens dont Wayne Shorter, Joe Zawinul ou Chick Corea. De cette furieuse session d’improvisation naquit un double-album vibrant, psychédélique et bientôt culte : Bitches Brew, dont s’emparent Anne Teresa de Keersmaeker et treize danseurs de Rosas – sa compagnie – en 2003 avec Bitches Brew / Tacoma Narrows. Dans cette pièce traversée par l’écho des dancing steps des vieux films de jazz, hip-hop et danse tribale ne sont jamais loin, et les solos surgissent avec la même évidence que dans un concert de jazz. La musique est libre, les mouvements aussi et la danse, d’une acuité maximale, semble lâcher prise pour jouir des vertiges de l’improvisation.

Par amour toujours, Anne Teresa de Keersmaeker et le danseur espagnol Salva Sanchis se lancent en 2005 à la conquête d’un nouveau territoire, cette fois spirituel et transcendantal : celui du saxophoniste John Coltrane et du mythique A Love Supreme enregistré en 1964. Une pièce d’une rare ampleur où les corps, avant de s’offrir à la grâce volcanique de Coltrane, interrogent encore la relation entre structure et liberté sur les accords mélancoliques d’un râga indien chanté par Sulochana Brahaspati.

À la source de sa relation au mouvement, la musique habite de plain-pied le monde de la chorégraphe qui composera même sur le rythme pur d’un métronome dans In Real Times en 2000. Chez De Keersmaeker, les musiciens dansent sur scène parfois et parfois la musique, « source de beauté et de consolation », brille de par son absence.

Le silence, la chorégraphe l’explore pour la première fois en 1984 avec Elena’s Aria, une pièce tournée « vers l’intérieur : il était question de retraite dans le silence et de quiétude, d’attente, de lenteur et d’absence. (…) J’aimais la lenteur avec laquelle la musicalité émergeait du mouvement. » Mais dans Elena’s Aria, on peut quand même entendre en sourdine de vieux enregistrements d’Enrico Caruso chantant des chansons napolitaines, un duo sur l’amitié extrait de l’opéra Les Pêcheurs de perles de Bizet et l’Andante de la Sonate KV 454 de Mozart, dans une interprétation surprenante car très jazz de Friedrich Gulda. Le virage radical sera pris franchement en 2009 avec The Song, soit une chorégraphie pour neuf hommes et une femme, enveloppée dans deux heures de silence.

Après avoir appelé à la scène les plus grands compositeurs, y compris Joan Baez et ses chants protestataires pour Once en 2002 – premier solo de De Keersmaeker depuis Violin Phase en 1982, la chorégraphe s’entoure ici d’une équipe de bruiteurs, laissant finalement éclore peut-être la plus essentielle de toutes les musiques. La musique du corps.

* Toutes les citations sont extraites de Carnets d’une chorégraphe par Anne Teresa de Keersmaeker et Bojana Cvejić paru en 2012 aux éditions Fonds Mercator.


06/12/18 – 08/12/18, Anne Teresa De Keersmaeker / Rosas & Ictus – Rain (live), La Grande Halle (Paris)

Tenez-vous informé.e

Abonnez-vous ci-dessous à la newsletter de Qwest TV pour recevoir les dernières actualités et les bons plans !

* champs requis
Langue(s) *
  • Français
  • English
Centre national du cinéma et de l'image animée | Avec le soutien du programme Europe créative de l’Union européenne With the support of the Creative Europe programme of the European Union