Décrite par Jason Lindner comme un mélange de « sonorités futuristes au croisement de la synth-pop analogique, du RnB moderne et de la new wave apocalyptique », la musique de The Buffering Cocoon, le second album de Now vs Now, est hors catégorie.

Je suis allé à une exposition de Banksy il y a quelques semaines à Bruxelles. Entrepôt désaffecté remis au goût du jour, intelligentsia locale et bien-entendu les œuvres de l’artiste anarchiste britannique. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’était la musique crachée par les haut-parleurs, plus forte qu’à l’accoutumée dans ce genre d’exposition. La musique en question, « Musical Reflections of the Art of Banksy » compilée par Fahir Atakoglu, était en phase avec la conception artistique et l’engagement politique du grapheur de Bristol.

A bien des égards, le nouvel album de Now vs Now pourrait remplir une fonction similaire. Le groupe s’est fondé sur les concepts d’évolution, de performance live, et de musique électronique. C’est d’autant plus marquant que cette orientation artistique constitue un parti pris certain. Derrière le nom énigmatique du groupe se cache une initiative du pianiste américain Jason Lindner. On avait pu découvrir ce projet dès 2014 avec un album éponyme sur lequel Mark Guiliana et Panagiotis Andreou assuraient la section rythmique. A l’époque, les sonorités métissées s’articulaient autour d’un moule jazz/soul agrémenté de musique indienne et de hip hop. Sur The Buffering Cocoon, le deuxième album du projet, l’électronique occupe une place de choix, tant dans les sonorités électrisées des claviers et de la basse que dans les rythmiques saccadées de Justin Tyson qui a remplacé Mark Guiliana à la batterie.

Il ne faut pas voir de dessein intellectualiste dans la démarche originelle de Jason Lindner. Le titre de l’album est un hommage à un ami défunt qui avait coutume de comparer la musique à un cocon de protection (« buffering cocoon » en anglais), et l’un de titres phares, « Silkworm Society », fut développé lors d’une session de philosophie de comptoir pendant une tournée. Mais les idées ont un développement qui leur est propre, et justement Jason confiait sa fascination pour la fin du règne biologique lors d’un live au Manhattan Center, ainsi que l’avènement de la modification génétique de masse. Cette notion de cocon, elle représente les différentes couches qui représentent notre réalité, au-delà de la frontière physique et aux confins du virtuel. Mais plus encore, c’est la nécessité de se retrancher dans un espace personnel, à l’abri des nuisances extérieures. Alors, à quoi ressemble la bande son de ce changement d’ère ?

Décrite par Jason Lindner comme un mélange de « sonorités futuristes au croisement de la synth-pop analogique, du RnB moderne et de la new wave apocalyptique », la musique de The Buffering Cocoon est hors catégorie. Un coup d’œil aux noms des morceaux suffit pour percevoir l’environnement surréaliste convoqué. Alors que des titres comme « Cloud Fishing » et « Silkworm Society » suscitent une certaine sérénité, l’univers de « Glimmer », « Dichotomy » ou encore « 400 PPM » renvoie à un imaginaire plutôt sombre, de Ghost In The Shell à Blade Runner. Il y a ici toujours ambivalence dans les référentiels utilisés. « Pergamos » par exemple est ancrée dans la mythologie grecque, avec un clin d’œil au Pergamos de l’œuvre homérique, petit-fils d’Achille, ainsi que les gammes méditerranéennes utilisées. En même temps, la distorsion de la basse et des claviers renvoie à quelque chose de beaucoup plus contemporain sinon futuriste, peut-être les chevaux de Troie, ces virus informatiques.

« Buffering » est également utilisé de manière ambivalente tout au long de l’album. Outre cet aspect protecteur du cocon humain, la zone tampon est également utilisée en informatique pour le transfert d’information. On a tous déjà été confronté au problème de la mise en mémoire tampon pendant la lecture d’une vidéo en ligne. Avec différents stages de chargement au fil de l’écoute (« Buffering 3 % » puis « Buffering 43 % »), l’album se clôture sur « Buffering Failed, Restart », sans vraie résolution donc. Difficile d’interpréter ce fatalisme, mais on devine une volonté de concevoir la musique comme de l’inachevé, une création cyclique vouée à se métamorphoser telle le ver et la chrysalide.

Cet ensemble force la curiosité, et sur l’ensemble des critiques que l’album a reçues, on ne s’étonnera donc pas d’en trouver quelques-unes sur des sites dédiés au rock. Certes, Jason Lindner n’en était pas à son premier coup d’essai après avoir accompagné David Bowie sur son dernier album (Blackstar en 2016). Avec sa myriade de personnages et une filmographie portée sur la fiction et le scepticisme sociale, le dandy britannique épousait déjà une vision sceptique sur son époque. Un juste retour des choses.


Now Vs Now, The Buffering Cocoon (Jazzland Recordings)

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