Pannonica de Kœnigswarter fut l’amie et la muse audacieuse du jazz américain. En épaulant ceux qui l’ont fait, explosant les codes, les cadences et le bon ton, mûe elle aussi par un appétit sans fin pour l’improvisation, Pannonica a soutenu la révolution bop toute entière. Retour sur la vie hors-norme d’une aventurière éclairée dont l’oreille, la flamme et l’intuition donnèrent au be-bop les moyens d’exister.

« Appelez-moi Nica »

Qu’est-ce que le jazz ? demande-t-on un jour à Thelonious Monk. Réponse : “New-York mec !”

Lorsque Pannonica de Kœnigswarter s’installe à New-York en 1951, elle n’a pas encore rencontré celui qui deviendra son meilleur ami : Thelonious Monk, père et grand prêtre du be-bop qui libéra, par son toucher cogneur et une infinie liberté harmoni-chromatique, Sun Ra, Coltrane et tous les autres des normes de la musique populaire américaine. Elle ne connaissait que « Round Midnight », qu’elle avait écouté une fois vingt fois d’affilée, chez son ami pianiste Teddy Wilson en 1949 alors qu’elle se rend à l’aéroport pour rejoindre à Mexico son Jules Kœnigswarter, mari français diplomate et baron. Ce jour-là bien entendu, Pannonica rate l’avion.

Née en 1913, Kathleen Annie Pannonica fille Rothschild branche britannique signe très tôt, en dépit de son statut, pour une vie trépidante. Répondant à l’Appel du 18 juin 1940, le jeune couple s’engage dans les Forces Françaises Libres : elle pilote un bombardier, convoie du matériel médical à bord d’un vieux cargo, riposte aux assauts et s’envole pour l’Afrique Équatoriale où elle sert notamment comme commentatrice sur Radio Brazzaville… tout en ayant cinq enfants.

Swing ! Pendant qu’elle résiste, Monk, Gillespie et Parker décomposent le jazz sous l’influence des précurseurs tels que Coleman Hawkins ou Art Tatum dont la jeune femme raffole déjà. La guerre gagnée, son mari devient diplomate. Pannonica s’ennuie, ils se séparent. Sa famille lui coupe les vivres. Qu’importe, elle a un rêve, une mission : le jazz avant tout. La Baronne pose ses valises au Stanhope sur la 5e Avenue et écume les clubs : Five Spots, Birdland, Village Vanguard, Minton’s Playhouse… “Je me suis envolée !” écrit le papillon de nuit à sa grande amie pianiste Mary Lou Williams.

L’étincelle se produit à Paris, un soir de Salle Pleyel. Invité par la 3e édition du Salon du Jazz en juin 1954, Thelonious Monk se produit en France pour la première fois. Il se saoule au cognac. L’accueil est mitigé, certains diront “médiocre” mais Pannonica est éblouie par l’audace et le génie de sa musique. Elle y entend même “la musique dans la musique”. Ne restait plus à Mary Lou Williams qu’à faire les présentations : “Appelez-moi Nica”…


L’amie, la muse et la mécène

Nica fait partie intégrante de la survie émotionnelle de tellement de musiciens ! Elle leur a donné confiance en eux et la crédibilité dont ils avaient vraiment besoin. Ils l’aimaient pour ça” témoigne Toot Monk, le fils, dans  Nica’s Dream, excellente biographie de la Baronne signée David Kastin. Si la Baronne dédie sa généreuse fortune au be-bop, mécène inespérée pour beaucoup, son soutien dépasse de loin le matériel.


Sans mégoter, elle couve Coleman Hawkins, saxophoniste épileptique dont elle remplit le frigo quand il refuse d’aller à l’hôpital, aide Barry Harris à créer son école de jazz et part à la recherche du pianiste Bud Powell, complètement dépressif, lorsqu’il disparaît pendant plusieurs jours dans les rues de New-York.

Certains vivent chez elle, à plus ou moins long terme. D’autres y meurent. Le 12 mai 1955, Charlie Parker – isolé, addict et très malade – s’éteint dans le grand fauteuil noir de sa suite au Stanhope pour qui la limite est franchie : une blanche émancipée, le boucan, les noirs, un mort. La presse s’empare du scandale, l’affaire tourne mal, même Mingus la soupçonne du pire !

Pannonica divorce et s’installe alors au Bolivar où, nuits après nuits, s’invitent les meilleurs jazzmen du monde et du moment tandis que Monk lui dédie “Ba-lue Bolivar Ba-lues”. La nuit alors, témoin essentielle d’un âge d’or en train d’éclore, Pannonica mitraille en coulisses l’intime, le sommeil et les rires au Polaroïd.

Nica s’implique aussi dans l’artistique. Agent pour un temps d’Art Blakey et ses Jazz Messengers, elle les rhabille et négocie des dates tout autant qu’elle pousse Monk à reformer un quartet après le départ de Coltrane, décrochant pour lui une résidence au Five Spots qui entraînera des sessions d’enregistrement mémorables. Peintre talentueuse dingue d’art abstrait – qu’elle éprouve avec “de l’acrylique, du lait, du scotch et des parfums” selon le producteur Ross Russell, la Baronne du bop réalise aussi la pochette de Portrait of Thelonious pour Bud Powell en 1965. Et puis elle offre à Monk, qu’elle aime un peu plus que les autres, un somptueux Steinway sur lequel le pianiste composera quelques uns de ses chef-d’œuvres, dont le fameux “Pannonica” avec Roach et Rollins, doublé au célesta. Car la fascination, l’amour et le respect sont ici réciproques : Donald Byrd (“Three Wishes”), Barry Harris (“Inca”), Art Blakey (“Nica’s Dream”) ou Gigi Gryce (“Nica’s Tempo”), tous érigent leur Nica au rang de standard en ajustant pour elle solos et tempos radieux – compilés en partie dans Pannonica : a tribute to Pannonica chez Cristal Records.


Pannonica, femme de combat(s)

Aux musicien.ne.s qu’elle rencontre, Pannonica demande trois vœux, réunis en 2006 dans Les Musiciens de jazz et leur trois vœux (ed. Buchet-Chastel). Trois cent se livreront : “Aimer Dieu davantage” répond Mary Lou Williams, “Avoir une fraîcheur infatigable dans ma musique… et trois fois ma puissance sexuelle d’aujourd’hui” rêve Coltrane, “Vivre dans un monde où l’on n’aurait pas besoin de passeport” dit Gillespie, “Voir le jour où le jazz sera reconnu” espère Johnny Griffin… “Être blanc” résume Miles Davis. Pour le New York Times, Sonny Rollins décrit le courage de Nica tenant tête coûte que coûte au racisme des années 50 – même quand elle et Monk se font cracher dessus lors d’une tournée dans le sud : “Avec la Baronne, on se sentait comme de vrais êtres humains, on se sentait bien. C’était une femme héroïque.


Au-delà des tensions raciales qui divisent cette Amérique en clair-obscur, du gouffre social censé l’éloigner de ces génies des bas-fonds et du rejet de sa propre famille qui ne comprend pas ce qu’une brillante héritière peut bien faire à protéger, considérer, promener des drogués instables dans la nuit new-yorkaise au volant de sa Bentley gris perle, Nica ne renonce pas. Membre du syndicat des musiciens, elle milite contre les cartes de cabaret et se bat contre l’hostilité de la police qui supporte assez mal la mixité. Mais Nica va plus loin. En 1955, elle, Monk et Charlie Rouse sont arrêtés sur la route du Delaware pour possession de marijuana, “juste de quoi rouler un stick” paraît-il : la Baronne endosse le crime et les trois ans de prison, avant d’être acquittée. “N’abîmez surtout pas ses mains !” aurait-elle hurlé pour défendre Monk. Un véritable sacerdoce qui poussera Archie Shepp à voir en elle “une combattante, une femme d’avant-garde qui prenait des risques, (…) une féministe qui s’est battue pour être elle-même et pour un vrai changement social”.


Sa plus grande bataille, Pannonica la livrera toutefois pour l’amour de Monk qui, pour tout vœux, demande “que ma musique ait du succès, que ma famille soit heureuse, avoir une amie géniale comme toi”  : pari gagné. Pendant vingt-huit ans, Pannonica accompagne Monk, ses troubles mentaux, sa musique et sa famille jusqu’à la fin de son lent “fondu au noir” selon l’expression de Laurent de Wilde. Il meurt chez elle à Weehawken en 1982, refuge et zone franche à la fois pour la communauté de cats et la centaine de chats qui se seront lovés là.

Hannah Rothschild, petite-nièce documentariste, analyse “la tentative passionnée de dignifier la vie de Thelonious” comme “sa manière de réparer une injustice” : atteint lui aussi de troubles bipolaires, le père de Pannonica s’en suicida lorsqu’elle était jeune. Pourquoi pas. Le plus crédible en tout cas, c’est que Nica aimait profondément la musique, les snap zang blubap, la liberté du jazz, la modernité du son, la dignité des hommes. À sa mort en 1988, l’année même de la sortie du Bird de Clint Eastwood, ses cendres furent dispersées sur l’Hudson. Conformément à son souhait : ‘round midnight


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