Un comportement désinvolte et des propos outrageux ont rapidement fait de Tyler Okonma l’une des figures les plus clivantes du hip hop. Récemment adoubé par l’intelligentsia musicale après Flower Boy et sa nomination aux Grammy awards, le californien délaisse à présent son attitude punk et marche sur les pas de ses mentors, Kanye West et Pharrell Williams. Son sixième projet, IGOR, confirme sa sensibilité musicale et émotionnelle.

Les années folles

À bien des égards, Odd Future a été l’incarnation de la philosophie milléniale. Cette bande de jeunes déglingués n’avait pas froid aux yeux et se contrefoutait de la culture hip hop. Figure de proue de ce collectif, Tyler se devait de faire dans l’excès. Tout dans la musique de ses débuts repoussait les limites du politiquement correct. C’était résolument underground. Pas d’un point de vue social, le californien ne s’étant jamais fait commentateur politique. Au contraire, ses lyrics franchissaient clairement la frontière de la bienséance, même pour le hip hop. Musicalement en revanche, le son brut des basses et la distorsion des voix rappelaient le mouvement punk.

D’aucuns penseront que le Tyler des débuts a laissé place à une personnalité plus mûre, transition musicale à l’appui. Certes, la discographie du californien pointe clairement vers une direction nouvelle. Mais où situer l’amorce de ce tournant musical ? Flower Boy (2017) est de loin l’album le plus abouti. Cependant, des morceaux comme « Find Your Wings » et « Treehome95 », respectivement sur Cherry Bomb (2015) et WOLF (2013), auguraient déjà sa nouvelle mouvance musicale. Dix ans dans l’industrie musicale l’ont naturellement fait grandir, et il peut être fier du résultat. L’ensemble de IGOR a été composé, arrangé et produit par ses soins.

Tyler expliquait à l’occasion de son Tiny Desk Concert : « I always hated rap music with bands, because I want to hear 808 and shit ». Il venait pourtant de clôturer un set où se côtoyaient une contrebasse et une drum machine. L’ADN d’un rap sale se retrouve donc sur ses projets les plus récents (« Who Dat Boy » sur Flower Boy, « New Magic Wand » et « What’s Good » sur IGOR), aux côtés de compositions plus élaborées.

La montée en puissance d’un compositeur

Par tous les moyens, Tyler cherche à provoquer des émotions. Si les lyrics de choc étaient omniprésentes sur les premiers projets (« Rape a pregnant bitch and tell my friends I had a threesome »), la coloration harmonique de ses compositions est désormais son outil de prédilection. Cherry Bomb présentait déjà des expérimentations harmoniques, mais la sonorité globalement brute donnait un aspect décousu à l’album. Avec Flower Boy, l’attention à la composition prend le dessus pour conférer un arc musical en parfaite résonnance avec les thématiques abordées : la solitude et un potentiel ‘coming out’ qui n’a pas fini de susciter l’intérêt des journalistes, tant cette fuite en avant rompt avec l’artiste sans foi ni loi de la période Bastard (2009) et Goblin (2011).

La contradiction a toujours été une clé de lecture appropriée chez Tyler : « How come you the best to me ? I know you the worst for me » (« A Boy Is A Gun »). L’amour y est douloureux et asymétrique, comme dans un opéra shakespearien. IGOR justement suit un cheminement analogue. Les grandioses « Igor’s Theme » et « Are We Still Friends » émulent à merveille l’ouverture et la clôture d’une œuvre orchestrale en y incorporant des éléments de soul et de hip hop. La sagacité du compositeur se reconnaît ici par le choix des samples utilisés. « A Boy Is A Gun » est l’exemple qui saute aux yeux car l’emprunt musical qui jalonne le morceau l’arrime solidement dans le paysage soul. Mais c’est « Puppet » qui rend justice au travail d’orfèvre de l’artiste. Aller chercher de l’inspiration chez un groupe pop contemporain (Part Time) prouve un certain éclectisme. Travailler le sample pour le faire changer de dimension relève carrément du génie. Si le morceau original est une belle balade sentimentale, l’échantillon livré par Tyler passe carrément dans le domaine onirique.


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IGOR présente son lot de ruptures harmoniques. Le californien se félicite du rendu sur « Think », neuvième version du morceau après un travail drastique de réécriture. Le pont au milieu change l’atmosphère avant de revenir à l’air original qui n’est pas sans rappeler « Don’t Let Me Be Misunderstood ». On s’attendait à trouver Tyler dans la bande-son d’un film de Jordan Peele plutôt qu’aux côtés de Tarantino. C’est aussi ça l’éclectisme. Le californien avait d’ailleurs averti avant la sortie de l’album : « Don’t go into this expecting a rap album ».

Trouver sa voix

Tyler est complexé par sa voix. Grave et rocailleuse, elle n’enveloppe pas l’oreille comme celle d’un Barry White ou d’un Isaac Hayes. « Que ta nourriture soit ta médecine, et ta médecine, ta nourriture » prescrivait Hippocrate. Mais c’est un cafard que le californien mange dans le clip de « Yonkers ».

Les prouesses vocales et le hip hop ont toujours entretenu une relation tumultueuse. La crédibilité de la rue a parfois flirté avec un crooner, et c’est Nate Dogg qui a donné ses lettres de noblesse à ce syncrétisme. Si des artistes comme Anderson.Paak ou Chance the Rapper font perdurer cette tradition en alliant flow et vocalise, une telle morphogenèse n’a pas toujours été vue d’un bon œil. Common rappait en 2011 : « Some ho ass niggas / Singing all around me man, la la la / Youn ain’t muthafucking Frank Sinatra ». A cet égard, l’évolution de Tyler est lumineuse. D’un rap hardcore et homophobe, l’artiste a progressivement incorporé des envolées vocales sur ces morceaux jusqu’à ne pratiquement plus rapper. Certes, sa voix n’a pas le soutien d’un chanteur d’opéra, mais celle de Mac Miller ne l’avait pas non plus.

Sur IGOR, Tyler s’adjoint les services de vocalistes accomplis : Solange, Devonté Hynes, Frank Ocean, Charlie Wilson et Cee-Lo Green. Fort de ce soutien, et par l’intermédiaire d’effets aiguisant son timbre, il accepte plus volontiers de donner libre cours à ses fantasmes vocaux. Deux de ses idoles en étaient passés par le même chemin. Andre 3000 comptait Norah Jones et Kelis dans son casting pour The Love Below, et Kanye West avait utilisé le vocodeur avec largesse sur 808s and Heartbreak. La rupture sentimentale en inspire plus d’un, et Tyler de conclure : « Thank you for the love, thank you for the joy / But I will never want to fall in love again » (“Gone Gone / Thank You”).


Tyler, The Creator – IGOR (Columbia Records)

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